‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 198 sur 429 · LIVRE VII, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE VI

mécoulente, poorroit bien faire semblant de ne le pas connoitre. Tool cela ne me rebuta point. Après un léger repas, car on n'en âisoit pas d'autres dans mon auberge, je me retirai dans ma chambre, très-impatient d'être au lendemain.

Je dormis peu cette nuit, et je me levai à la pointe du jour. Mais, comme il me sembla que la maîtresse d'un grand seigneur 16 devoii pas être visible de si bon matin, avant que d'aller iBZ elle je passai trois ou quatre heures à me parer, à me faire afier, poudrer et parfumer. Je voulois me présenter devant elle laos un état qui ne lui donnât pas lieu de rougir en me revoyant, e sortis sur les dix heures, et me rendis chez elle, après avoir té demander sa demeure à l'hôtel des comédiens. Elle logeoit ans une grande maison où elle occupoit le premier apparte* lent. Je dis à une fenmie de chambre qui vint m'ouvrir la porte, u*un jeune homme souhaitoit de parler à la dame Estelle. La axune de chambre rentra pour m'annoncer, et j'entendis aussi- ^t sa maîtresse qui lui dit d'un ton de voix fort élevé : Qui est e jeune homme? que me veut-il? Qu'on le fasse entrer. ie jugeai par là que j'avois mal pris mon temps, que son mant portugais étoit à sa toilette, et qu'elle ne parloit si haut ne pour lui persuader qu'elle n'étoit pas ûlle à recevoir des lessages suspects. Ce que je pensois étoit véritable ; le marlûs'de Marialva passoit avec elle presque toutes les matinées. ÔDsi je m'attendois à un mauvais compliment, lorsque cette ori- ;inale actrice, me voyant paroître, accourut à moi les bras ouverts en s'écriant, comme par enthousiasme : Ah 1 mon frère, st-ce vous que je vois ? A ces mots, elle m'embrassa à plusieurs éprises; puis, se tournant vers le Portugais : Seigneur, lui lit-elle, pardonnez si en votre présence je cède à la force du ang. Après trois ans d'absence, je ne puis revoir un frère que 'aime tendrement sans lui donner des marques de mon amitié. Sb bien 1 mon cher Gil Bias, conlinua-t-elle en m'apostrophant le nouveau, dites-moi des nouvelles de la famille : dans quel état l'avez-vous laissée?

Ce discours m'embarrassa d'abord ; mais j'y démêlai bientôt les intentions de Laure ; et, secondant son artifice, je lui répondis d'un air accommodé à la scène que nous allions jouer tous deux : Grâce au ciel, ma sœur, nos parents sont en bonne santé. Je ne doute pas, reprit-elle, que vous ne soyez étonné de me voir comédienne à Grenade; mais ne me condamùez pas sans

3CS GIL BLÀ8.

m'eqtendre. Il y a trois années, comme vous Baves, que moo père crut m*établir avantageusement en me donnant au capitaine don Antonio Gœllo, qui m'amena des Asturies à Madrid où Û avdt pris naissance. Six mois après que nous y fûmes arrivés, il eot une affaire d'honneur, qu'il s'attira par son humeur violôite. H tua un cavalier qui s'étoit avisé de faire quelque attention à mol Le cavalier appartenoit à des personnes de qualité qui «voieot beaucoup de crédit. Mon mari, qui n'en avoit guère, se samnei Catalogne avec tout ce qui se trouva au logis de pierreries et d'argent comptant. Il s'embarque à Barcelone, passe en Italie, se met au service des Vénitiens, et perd enfin la vie dans la Moiée en combattant contre les Turcs. Pendant ce temps-là, une Um que nous avions pour tout bien fut confisquée, et je devins vue douairière des plus minces. A quoi me résoudre dans um à fâcheuse extrémité ? Une jeune veuve qui a de rhonneur* ee trouve bien embarrassée. Il n'y avoit pas mo3ren de m'en retour ner dans les Asturies. Qu'y aurois-je fait T Je n'aurois reca de ma famille que des condoléances pour toute consolation. Vm autre côté, j'avois été trop bien élevée pour être capable de me laisser tomber dans le libertinage. A quoi donc medélH^ miner ? Je me suis faite comédienne pour conserver ma réputation.

Il me prit une si forte envie de rire lorsque j'entendis Lave finir ainsi son roman, que je n'eus pas peu de peine à m'en empêcher. J'en vins pourtant à bout, et même je lui dis d'un air grave : Ma sœur, j'approuve votre conduite, et je suis bien aise de vous retrouver à Grenade si honnêtement établie.

Le marquis de Mariai va, qui n'avoit pas perdu un mot de tous ces discours, prit au pied de la lettre ce qu'il plut à la veuve de don Antonio de débiter. Il se mêla même à l'entretien : il me demanda si j'avois quelque emploi à Grenade ou ailleurs. Je doutai un moment si je mentirois; mais, ne jugeant pas cela néoeesaire, je dis la vérité. Je contai de point en point comment j'étois entré à Tarchevêché, et de quelle fagon j*en étois sorti; ce qni divertit infiniment le seigneur portugais. Il est vrai que, mal^ la promesse faite à Melchior, je m'égayai un peu aux dépens de Tarchevéque. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Laure, qoi s'imaginoit que je composois une fable à son exemple, faisoit des éclats de rire qu'elle n'auroit pas faits, si elle eût su que je no mentois point.

Page 1