LIVRE I CHAPITBE V
une histoire, l'autre rapporte un bon mot; un autre crie, un antre charité; ils ne s'entendent point. Enfin Holando, fatigué (Tune scène oh il mettoit inutilement beaucoup du sien, le prit sur on ton si haut, qu'il imposa silence à la compagnie. Mes» sieurs, leur dit-îl d'un ton de maître, écoutez ce que j'ai à vous proposer : au lieu de nous étourdir les uns les autres en parlant tous ensemble, ne ferions-nous pas mieux de nous entretenir en personnes raisonnables? Il me vient une pensée : depuis que nous sommes associés, nous n'avons pas eu la curiosité de nous demander quelles sont nos familles, et par quel enchaînement d'aventures nous avons embrassé notre profession. Cela me pa- Toît toutefois digne d'être su. Faisons-nous cette confidence pour nous divertir. Le lieutenant et les autres, comme s'ils avoient eu quelque chose de beau à raconter, acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie la proposition du capitaine, qui parla le premier dans ces termes :
Mesâeurs, vous saurez que je suis fils unique d'un riche bour^ geois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans la fomille par des réjouissances infinies. Mon père, qui étoit déjà i>ieiiK, sentit une joie extrême de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son propre lait. Mon aïeul maternel vivoit encore en ce temps-là : c'étoit un bon vieillard qui ne se môloit plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerriers; car il avoit longtemps porté les armes, et souvent il se vantoît d'avoir vu le feu. Je devins insensiblement l'idole de ces trois personnes ; j'étois sans cesse dans leurs bras. De peur que l'étude ne me fatiguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. Il ne faut pas, disoit mon père, que les enfants s'appliquent sérieusement, que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité, je n'apprenois ni à lire ni à écrire; mais je ne perdois pas pour cela mon temps : mon père m'enseignoit mille sortes de jeux. Je connoissois parfaitement les cartes, je savois jouer aux dés, et mon grand-père m'apprenoit des romans sur les expéditions militaires où il s'étoit trouvé. Il me cbantoit tous les jours les mêmes couplets; et lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix ou douze vers, je venois à les réciter sans faute, mes parents admiroient ma mémoire. Ils ne paroissoient pas moins contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j'avois de tout dire, j'interrompois leur
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entretien pour parler à tort et à travers. Ah J qu*il est joli! s'écrioit mon père, en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accabloit aussitôt de caresses, et mon grand-père en pleuroit de joie. Je faisois aussi devant eux impunément les actions les plus indécentes ; ils me pardonnoient tout : ils m'adoroient. Cependant j'en trois dans ma douzième année, et je n'avois point encore eu de maître. On m'en donna un; mais il reçut en même temps des ordres précis de m'enseigner sans en venir aux voies de fait; on lui permit seulement de me menacer quelquefois pour m'inspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fort salutaire; car, ou je me moquois des menaces de mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j'allois m'en plaindre à ma mère ca à mon aïeul, et je leur faisois accroire qu'il m'avoit fort maltraité. Le pauvre diable avoit beau venir me démentir, il n'en étoitpas pour cela plus avancé; il passoit pour un brutal, et l'on me croyoit toujours plutôt que lui. Il arriva môme un jour que je fi'égralignai moi-même, puis je me mis à crier comme si l'on m'eût écorché : ma mère accourut et chassa le maître sur-le-champ, quoiqu'il protestât et prît le ciel à témoin qu'il ne m'avoit pas touché.
Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vînt s'en présenter un tel qu'il me le falloit. C'étoit un bachelier d'Alcala. L'excellent maître pour un enfant de famille 1 II aimoi.t les femmes, le jeu et le cabaret: je ne pouvoisétre en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur : il y réussit, et, par là, se fit aimer de mes parents, qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir; il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il aimoit, il m'en inspira si bien le goût, qu'au latin près je devins un garçon universel. Dès qu'il vit que je n'avois plus besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j'avois vécu au logis fort librement, ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que je fis l'essai de mon impertinence. Je me moquois à tout moment de mon père et de ma mère. Ils ne faisoient que rire de mes saillies; et plus elles étoient vives, plus ils les trouvoient agréables. Cependant je faisois toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous donnoient point assez