LIVRE I, CHAPITRE V. 2i
d*argent pour continuer une vie si délicieuse, chacun dëroboit chez lui ce qu'il pouvoit prendre; et, cela ne suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit ; ce qui n'étoit pas un petit supplément. Malheureusement le corrégidor ' apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter; mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mimes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce 'temps-là, messieurs. Dieu m'a fait la grâce de vieillir dans ma profession, malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant, comme de raison, prit la parole après lui. Messieurs, dit*il, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le môme effet. Mon père étoit un boucher de Tolède; il passoit, avec justice, pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma mère n'avoit pas un naturel plus doux. Ils me fouettoient dans mon enfance comme à l'envi l'un de l'autre ; j'en recevois tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettois étoit suivie des plus rudes châtiments. J'avois beau demander grâce les larmes aux yeux et protester que je me repentois de ce que j'avois fait, on ne me pardonnoit rien. Quand mon père me battoit, ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettoit de la partie, au lieu d'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d'aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon et me rendis à Saragosseen demandant l'aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menoient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paroître estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun couroit à son poste; et le soir nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avoient eu pilié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables, et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers d'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons tours j mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avoit toujours protégés. Cha un prit son parti. Pour moi, qui me sen lois
i . Corrégidor, eorree^ jt. Nom du premier officier de justice dans les Tilleset les prorinces d'EspagPC*
de la disposition à faire des coups hardis, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisoient contribuer les voyageurs; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc^ messieurs , très-bon grë à mes parents de m'avoir si maltraité; car, s'ils m'avoient élevé un peu plus doucement, je ne serois présentement sans doute qu'un malheureux boucher, aa lieu qpB j'ai l'honneur d'être votre lieutenant.
Messieurs, dit alors un jeune voleur qui étoit assis entre le capitaine et le lieutenant, sans vanité, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si composées ni si curieuses qpe la mienne; je suis sûr que vous en conviendrez. Je dois le jour à une paysanne des environs de Seville. Trois semaines après. qu'elle m'eut mis au monde (elle étoit jeune, propre, et bonne nourrice), on lui proposa un nourrisson. G'étoit ua enfant da qualité, un fîls unique qui venoit de naître dans Seville: Ma mère accepta volontiers la proposition; elle alla chercher l'enfant. On. le lui confia ; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, que, trouvant quelque ressemblance entre lui et moi, cela kî inspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnoîtrois bien ce bon ofûce Mon père, qui n'étoit pas plus scrupuleux qu'un autre paysan^ approuva la supercherie ; de sorte qu'après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue deHerrera fut envoyé sous mon nom, à une autre nourrice, et ma mèr^ me nourrit soua le sien.
Malgré tout ce que Ton peut dire de Tinstinct et de la force du sang, les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change» Us n^eurent pas le moindre soupçon du tour qu'on leur avoit jôué^ et jusqu'à l'âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes sortes de maîtres ; mais les plus habiles ont quelquefois des élèves qui leur font peu dTionneur : j'avois peu de disposition pour les exercices qu'on m'apprenoit, et encore moins de goût pour les sciences qu'on me vouloit enseigner» J'aimois beaucoup mieux jouer avec les valets, que i'alloîs chercher à tous moments dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu ne fut pas • toutefois longtemps ma passion dominante ; je n'^avois pas dixsept ans que je m*enivroi» tons les jour»; J^aga^çoxs anasi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante
. LrVRKi, CHAPITRE V. 23
de euiskie, qm meparut mérifer mes premiers soins. (Tétoft une grosse jouffloe, dont l'enjouement et I embonpoint me plaisoieot fort. Je lui faisois Pamour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue mémesTen aperçut. 11 m'en reprit aigrement, me reprocha la bassesse de mes inclinations, et, de peur que la vue de l'objetl aime ne rendit se» remontrances inutiles^ il mit ma princesse à la porte.
Ce procédé me dëpUrt; je résolus de m'en venger. Je volaî les pierreries de fà femme de don Rodrigue; eti ce vol ne laissott pas d'être assez considérable; puis, allant chercher ma belle Hélène, qm s'éioit retirée chez une Manchisseuse de ses amies, je Tenlevai en plein midi, afin que personne n'en ignorât. Je passs» phis avant : je la menai dans son pays, où je Tépousai solennellement) tant pour faire plus de dépit aux Herrera que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple k suivre» Trois: tm» après ce beau mariage, j'appris que don Rodrigue ëtoit mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle; je me rendis promptement à Seville pour demander son bien; mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'étoit plus, et, en mourant, elle avoit eu l'indiscrétion d'avouer tout en présence du curé de son village et d'autres bon* témoins. Le fils de don Rodrigue tenoit déjà ma place, ou plutôt la sienne, et il venoit d'être reconnu avec d'au*tant plus de joie, qu'on étoit moins satisfait de moi ; de manière que, n'ayant rien à espérer de ce côté-là, et ne me sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaliers de la fortune, avec qui je commençai mes caravanes.
Le jeune voleur ayant achevé son histoire, un autre dit qu'il étoit fils d'un marchand de Burgos; que dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il avoit pris l'habit et fait profession» dans un ordre fort austère, et apostasie quelques années après. Enfin les huit voleurs parlèrent tour à tour ; et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Bs changèrent ensuite de discours. Es mirent sur le lapis divers projets pour la campagne prochaine; et, après avoir formé une résolution, ils se levèrent de table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies, et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, pendant que je l'aidois à se déshabiller : Eh bien! Gil Bias, me dit-il d'un air gai, tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans k« jKil^; ta haine ri l'envie ne se glissent poin\ patt&\Ti«V3LV^
2i GIL BLÂS.
nous n'avons jamais ensemble le moindre démôlë; nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs. Ehl voit-on d'autres gens dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui ; c'est un sentiment général, la manière seule de le faire en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des États de leurs voisins. Les personnes de qualité empruntent, et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point; on n'ignore pointée qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous; car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent même aux coupables.