‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 219 sur 429 · LIVRE VII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XII

TaToris qui les gouvernent, et que ceux-ci, à leur tour, sont gouvernés par leurs valets.

Le lendemain, dans la matinée, nous vîmes arriver Pédrille à notre hôtel. Messieurs, nous dit-il, si je ne m'expliquai pas hier sur les moyens que j'avois de servir le capitaine de Chinchilla, c'est que nous n'étions pas dans un endroit qui me permît de vous faire une pareille confidence. De plus, j'étois bien aise de sonder le gué avant que de m'ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le laquais de confiance du seigneur don Rodrigue de Galderone, premier secrétaire du duc de Lerme. Mon maître, qui est fort galant, va presque tous les soirs souper avec un rossignol d'Aragon qu'il tient en cage dans le quartier de la cour. C'est Qne jeune fille d'Albarazin, des plus jolies. Elle a de l'esprit et chante à ravir; aussi se nomme-t-elle la senora Sirena. Comme je lui porte tous les matins un billet doux, je viens de la voir. Je lui ai proposé de faire passer le seigneur don Annibal pour son oncle et d'engager par cette supposition son galant à le protéger. Elle veut bien entreprendre cette aff'aire. Outre le petit profit qu'elle y envisage, elle sera charmée qu'on la croie nièce d'un brave gentilhomme.

Le seigneur de Chinchilla fit la grimace à ce discours. Il témoigna de la répugnance à se rendre complice d'une espièglerie, et encore plus à souffrir qu'une aventurière le déshonorât en se disant de sa famille. Il n'en étoit pas seulement blessé par rapport à lui; il voyoit, poar ainsi dire, là dedans une ignominie rttroactive pour ses aïeux. Cette délicatesse parut hors de saison à Pédrille, qui en fut choqué. Vous moquez-vous, s'écriat-il, de le prendre sur ce ton-là? Voilà comme vous êtes faits, vous autres nobles à chaumière! vous avez une vanité ridicule. Seigneur cavalier, poursuivit-il en m'adressant la parole , n'admirez-vous pas les scrupules qu'il se fait. Vive Dieu I c'est bien à la cour qu'il y faut regarder de si près! Sous quelque vilaine forme que la fortune s'y présente, on ne la laisse point échapper.

J'applaudis à ce que dit Pédrille; et nous haranguâmes si bien tous deux le capitaine que nous le fîmes, malgré lui, devenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagné cela sur son orgueil, ce qui ne nous fut pas aisé, nous nous mîmes tous trois à faire pour le ministre un nouveau placet, qui fut revu, augmenté e^ corrigé. Je l'écrivis ensuite proprement, et Pédrille le porta A

3d8 GIL BLAS.

TAragonaise, qui dès le soir même en chargea le seigneur di i Rodrigue, à qui elle parla de façon que ce secrétaire, la cxtsjBBt véritablement nièce du capitaine, promit de s'employer poar lui. Peu de jours après, nous vîmes Tefiet de cette manomtre. Pédrille revint à notre hôtel d'un air triomphant. Bonne nouvelle! dit-il à Chinchilla. Le roi fera une distribution de commaaderies, de bénéfices et de pensions, où vous ne serez pas oublié; c'est de quoi je suis chargé de vous assurer. Mais j'ai ordre de vous demander en môme temps quel présent vous prétendez faire à Sirena. Pour moi, je vous déclare que je ne veux rien ; je préfère à tout For du monde le plaisir d'avoir contribué à améliorer la fortune de mon ancien maître. Il n'en est pas de même de notre nymphe d'Albarazin : elle est un peu juive lorsqu'il s'agit d'obliger le prochain; elle a ce petit défaut-là, elle prendrait l'argent de son propre père ; jugez si elle refusera celui d'un onde supposé I

Elle n'a qu'à dire ce qu'elle exige de moi, répondit don Annibal. Si elle veut tous les ans le tiers de la pension que j'x)btieDdrai, je le lui promets; et cela doit lui suffire, quand il s'agimt de tous les revenus de Sa Majesté catholique. Je me fierois bieo à votre parole, moi, répliqua le Mercure de don Rodrigue; je sais bien qu'elle vaut le jeu : mais vous avez affaire à une petite pe^ sonne naturellement fort défiante. D'ailleurs elle aimera hêvor coup mieux que vous lui donniez, une fois pour toutes, les dem tiers d'avance en argent comptant. Eh ! où diable veut-elle que je les prenne? interrompit brusquement l'officier; me croit-elle ub contador-mayor * ? Il faut que vous ne l'ayez pas instruite de ma situation. Pardonnez-moi, repartit Pédrille : elle sait bien que vous êtes plus gueux que Job ; après ce que je lui ai dit, elle oe sauroit l'ignorer. Mais ne vous mettez pas en peine ; je suis ui homme fertile en expédients. Je connois un vieux coquin d'oydw qui se plaît à prêter ses espèces à dix pour cent. Vous lui ferei par-devant notaire un transport avec garantie de la prenûère année de votre pension, pour pareille somme que vous recoonoîtrez avoir reçue de lui, et que vous toucherez en effet, à l'intérêt près. A l'égard de la garantie, le prêteur se contentera de votre château de Chinchilla, tel qu'il est : vous n'aurez point (k dispute là-dessus.

Page 1