‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 218 sur 429 · LIVRE VII, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XII

A force d'aroir mis des homélies au net, j'avois appris à tourner une phrase; j'ëtois devenu une espèce d'auteur. Le vieil ofiQcier , de son côté, se piquoit de savoir bien coucher par écrit ^ De sorte que, travaillant tous deux par émulation, nous faisions des fflOfceaux d'éloquence dignes des plus célèbres régents de Salamanque. Mais nous avions beau Tun et l'autre épuiser notre esprit à semer des fleurs de rhétorique dans ces placets, c'étoit comme on dit, semer sur le sable. Quelque tour que nous prissions pour faire valoir les services de don Annibal, la cour n'y avoit aucun égard; ce qui n'engageoit pas ce vieil invalide k faire l'éloge des officiers qui se ruinent à la guerre. Dans sa mauvaise humeur, il maudissait son étoile et donnoit au diable Naples, la Lombardie et les Pays-Bas.

Pour surcroît de mortification, il arriva un jour qu'à sa barbe unpoëte produit par le duc d'Albe, ayant récité devant le roi un SQBnet sur la naissance d'une infante, fut gratiûé d'une pension û» cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en seroit devenu fou, si je n'eusse pris soin de lui remettre l'esprit. Qo'avez-vous î lui dis-je en le voyant hors de lui-même. Il n'y a rien là dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps imméoiorial, les poètes ne sont-ils pas en possession de rendre les princes tributaires de leurs muses? Il n'est point de tète couronnée qui n'ait quelques-uns de ces messieurs pour pensionnaires. fit entre nous, ces sortes de pensions, étant rarement ignorées de l'avenir, consacrent la libéralité des rois, au lieu que les autres qu'ils font sont souvent en pure perte pour leur renommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses^ combien a-t-ii fait de pensions dont nous n'avons aucune connoissance I Mais la postérité la plus reculée saura comine nous que Virgile a reçu de cet eoQfkereur plus de deux cent mille ecus de bienfaits.

Quelque chose que je puisse dire à don Annibal, le fruit du scmnet lui demeura sur l'estomac comme un plomb ; et, ne pouvant le digérer, il se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins auparavant, pour jouer de son reste, présenter encore un placet au duc de Lerme '. Nous allâmes pour cet effet tous deux

1 . Coucher par nriiy sons régime ou complément du verbe, e&t uns exprès- Hon qui parait assez singulière. Elle a vieilli depuis Le Sage. ]k>ilcau l'a employée avec an eumplément dans VEpitre à «on Jardmier; irais c'était un mot qu'Ù prêtait aux gens de sou village.

%. Le duc de Lerme (don François de Roxas Oc Sandoval) est un personnage

chez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes un jeune homm» qui, après avoir salué le capitaine, lui dit d'un air. affectueux : Mon cher et ancien maître, est-ce vous que je vois? Quelle a^ faire vous amène ch&i monseigneur? Si vous avez besoin d'une personne qui ait du crédit, ne m'épargnez pas; je vous offre mis services. Gomment donc, Pédrille ? lui répondit Tofficier^ à voob entendre, il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maison. Du moins, ^pliqua le jeune homme, y ai-je assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête kideiffi comme vous. Gela étant, reprit le capitaine avec un souris, j'ai recours à voire protection. Je vous Taccorde, lepartil Pédrille. Vous n'avez qu'à m'apprendre de quoi il est qoestioa^ et je promets de vous faire tirer pied ou aûe du premier ministre ^.

Nous n'eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si plein de bomt volonté, qu'il demanda où demeurait don Annibal; puis, no0 ayant assuré que nous auriona de ses nouvelles le jour suivîuit, 3 disparut sans nous instruire de ce qu'il prétendoit faire, ni mtae nous dire s'il étoit domestique du duc de Lerme. Je fus euiien de savoir ce que c'étoit que ce Pédrille qui me paroissoit si éveîDi G*est, me dit le capitaine, un garçon qui me servoit il y a quelques années et qui, me voyant dans l'indigence, m'y laissa pov aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point man» vais gré de cela; il est fort naturel de changer pour être mieux» C'est un drôle qui ne manque pas d'esprit et qui est intrigant comn» tous les diables. Mais, malgré tout son savoir-faire, je ne compte pas beaucoup sur le zèle qu'il vient de témoigner pour moi. Feutr être, lui dis-je, ne vous sera-t-il pas inutile. S'il appartenoit, pir exemple, à quelqu'un des officiers principaux du duc» il pourrait vous rendre service. Vous n'ignorez pas que tout se fait pv brigue et par cabale chez les grands; qu'ils ont des domestiquai

historique. Nous le retrouTerons plusieurs fois ci-après: mais il doit fixer ici 1'^^ que des événements racontés par Gil Bias au règne de Philippe III, qui coinmiUW en 1578, et finit en 1621. A son avènement au trône, Philippe III, âgé de tiigl et un ans seulement, parut ne prendre les rênes du gouvernement que pour iM faire passer dans les mains de ce favori, qu'il fit d'abord grand d'Espagne, dM ai Lerme, et premier ministre.

1 . Tirer pied ou aile d'un ministre n'est pas une façon de tirer bien et bien noble 3 mais elle est dans la bouche de Pédrille.

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