LIVRE VII, CUAPITRB XIII
Doi,fiivori d'Apollon I m'ëcriai-je en riant; voilà ce que je D'aorois jamais deviné ; je serois moins surpris de te voir tout antre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver dans la condition des poètes? îl me semble que ces gens-là sont méprisés dans la vie civile, et qu'ils n'ont pas un ordinaire réglé. Hé ûl s'écria-t-il à son tovr. Tu me parles de ces misérables auteurs, dont les ouvrages SMit le rebut des libraires et des comédiens. Paot-il s'étonner si Ton n'estime pas de semblables écrivains? Mais les bons, mon uni, sont sur un meilleur pied dans le monde; )t je puis dire, sans vanité, que^je suis du nombre de ceux-ci. én'en doute pas, lui dis-je; tu es un garçon plein d'esprit; ce [ne tu composes nb doit pas être mauvais. Je ne suis en peine [W de savoir comment la rage d'écrire a pu te prendre ; cela me croit digne de ma curiosité.
Ton étonnement est juste, reprit Nunez. J'étois si content de ion état chez le seigneur Manuel Ordonnez, que je n'en souaitois pas d'autre. Mais mon génie s'élevant peu à peu, comme iui de Plaute % au-dessus de la servitude, je composai une colédie que je fis représenter par des comédiens qui jouoient à alladolid. Quoiqu'elle ne valût pas le diable, elle eut un fort "and succès. Je jugeai par là que le public étoit une bonne iche à lait qui se laissoit aisément traire. Cette réflexion et la reur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de Thôpital. amour de la poésie m'ôta celui des richesses. Je résolus do e rendre à Madrid, comme au centre des beaux esprits, pour y rmer mon goût. Je demandai mon congé à l'administrateur, li ne me le donna qu'à regret, tant il avoit d'affection pour oi. Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? t'auii»-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? on, lui répondis-je, seigneur, vous êtes le meilleur de tous les aitres, et je suis pénétré de vos bontés ; mais, vous savez qu'il ut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom ir des ouvrages d'esprit. Quelle folie ! me répliqua ce bon )urgeois. Tu as déjà pris racine à l'hôpital ; tu es du bois dont I fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu jux quitter le solide pour t'occuper de fadaises. Tant pis pour i, mon enfant.
1 . Plaute, ruiné par des spéculations commerciales, fut oblîgé de se vendre H boulanger, et de travailler à tourner la meule d'un moulin à bras.
not en. BLAs.
L'administrateur, -voyant qu'il oombattoit inatilenMii mon dessein, me paya mes gages, et me fit inésent d'âne daqnantaine de ducats pour reconnoitre mes sorvioes. De mâniàro qu*avec cela et ce que je pouvois avoir grapillë dane te pelîM commissions dont on avoit chargé mon intéjgrité, je ftis an éUL, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; oe que je aa manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre tuikm. m se piquent guère de propreté. Je connus bientôt Lap$ â» VifS Carpto^ Migud Cervantes de Saaœdra et les antres fiuDenz anteurs; mais, préférablement à ces grands hammes, je pour mon précepteur un jeune bachelier cordooan. Fi rable don Louis de Gongcra^y le pios beau génie que TJ ail jamais produit. H ne vent pas que ses ovrrages soientHoprimes de son vivant ; il se contente de les lire à ses anÙL CrnqA a de particulier, c'est que la nature l'a done dn rare tatet à réussir dans toutes sortes de poésies. H excelle principateMi dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n'est pas, oonai Lucilius ', un fleuve bourbeux qui entraine avec h& beaneo^p de limon; c'est le Tage qui roule des eaux pures sur on nfcii d'or.
Tu me fais^ dis-je à Fabrice, un beau portrait de ce back»* lier, et je ne doute pas qu'un personnage de ce mérite-là n'«t bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il, tant boos qoB mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime Tenflure, dit l'un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit <m autre, ont Tobscurité de ceux que les prêtres salions cfaanUwsi dans leurs processions, et que personne n'entendoit. Il y eat même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets et des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles \ eoam s'il avoit follement entrepris d'effacer • les meilleurs écrivains dans tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne ixmi que s'émousser contre une muse chérie des grands et de U multitude.
C'est donc sous un si habile maître que j'ai £ait mon apprea-
1. Gongora, pleia d'esprit et avide de gloire, hasarda des ouTrages héria^ d'antithèses. Ces faux brillants gâtèrent le style poétique autant que Gratiia défigura la prose par la préteption d'un style énigmatique. Gongors-y-Argen, ^ prince des poètes f mourut en lé27. Baltazar Gracian mourut en 1658.