‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 223 sur 429 · LIVRE VII, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE XIII

tissage, et j'ose dire, sans vanitd, qu'il y paroi t. J'ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il aTOoeroit. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons où l'on me reçoit à merveille, et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le dAit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Enfîn, je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis surtout avec le duc de Ifotfina Sidonia, comme Horace vivoit avec Alecenas. Yoilà, poursahit Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en autoor. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi, Gil Bias, à chanter tes eiploits.

Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indilfiSrente, je lui fis le détail qu'il demandoit. Après cela, il fut qnœtion de dîner. Il tira de son armoire d'ébène des serviettes, (bpain, un reste d'épaule de mouton rôti, une bouteille d'excellent vin, et nous nous mimes à table avec toute la gaieté de deux amis qui se rencontrent après une longue séparation. Tu vois, me dit-fl, ma vie libre et indépendante. Si je voulois suivre l'exemple de mes confrères, j'iroistous les jours manger chez les personnes de qualité ; mais, outre que l'amour du travail me retient sou* Tent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité.

Nous trouvâmes le vin si bon, qu'il fallut tirer de l'armoire une seconde bouteille. Entre la poire et le fromage, je lui témoignai que je serois bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien iu tout. Il s'en aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te paroît pas fort clair, n'est-ce pas? Je lui avouai que j'y aurois voulu un ;>eu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, :^ri!r-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami ! Les sonlets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et du naturel; c'ost l'obscurité qui m fait tout le mérite. Il suffit que le poëte croie s'y entendre. Tu te moques de moi, interrompis-je. Il faut du bon sens et de la :larté dans toutes les poésies, de quelque nature qu'elles soient; 3t si ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement que x)i, je t'avoue que j'en rabats bien. C'est un poëte qui ne peut

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tout au plus tromper que ion siècle. Voyons prësêntement da ta prose.

Nunez me fit voir une preface qu'il prëtendoît, disoit-il, mettre à la tête d*un recueil de comédies qu'il avoit sous la presse. Es< suite il me demanda ce que j'en pensois. Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n'est qu'un pompeux galimatias ; et il y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués ai coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi dire. En a mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et andesi auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant! s'éoia Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur * qui aspire aujood'hui àla réputation d'aune plume délicate affecte cette singnlaiité de style, ces expressions détournées qui te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis qui avons entrepris de diangei la langue du blanc au noir ; et nous en viendrons à bout, sH plaît à Dieu, en dépit de Lope de Yega, de Cervantes, et de to» les autres beaux esprits qui nous chicanent sur nos nonveflei façons de parler. Nous sommes secondés par un nombre de pa^ tisans de distinction; nous avons dans notre cabale jusqu'à des théologiens.

Après tout, continua-t-il , notre dessein est louable; et, le préjugé à part, nous alons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas poo^ quoi il y a tant d'honnêtes gens qui les estiment. Gela étoit fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde étoit confondu; et c'est pourquoi Socrate dit à Alcibiade que le peuple est on excellent maître de langue. Mais à Madrid nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s'expriment autrement qœ nos bourgeois. Tu peux m'en croire ; enfin , notre style nouveaa l'emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir la différence qu'il y a de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diroient, par exemple, toot uniment : Les intermèdes embellissent une comédie , et nous, nous disons plus joliment : Les intermèdes font beauté dans une comédie* Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillant, touts la délicatesse, tout le mignon?

J'interrompis mon novateur par un éclat de rire. Ya, Fabrico,

i. Ce mot, créé par Ménage, était encore peu uiité du temps de La Sage;

aussi l'a-t-ii mis en italique.

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