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dont tu n'as que trop souvent éprouve la malignité. Outre cela, to ignores à qnoi il te destine. Il a des secrétaires et un intendant; quels services veut-il donc que tu lui rendes ? Apparemmeot qu*il a dessein de te faire porter le caducée. A la bonne heure: on ne sauroit être sur un meilleur pied chez un seigneur, pour faire son chemin en poste. En rendant de plus honnêtes services, on ne marche que pas à pas, et encore n'arrive-t-on pas toujours à son but.
Tandis que je faisois de si belles réflexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers qui avoient dîné à Thôtel venoient de sortir pour s'en retourner chez eux, et que monsieur le comte me demaadoit. Je volai aussitôt à son appartement où je le trouvai couché sur un sopha, et prêt à faire la sieste avec son singe, qui étoit à côté de lui.
Approchez, Gil Bias, me dit-il, prenez un siège et m'écoutez. Je fis ce qu'il m'ordonnoit, et il me parla dans ces termes : Don Fabricio m'a dit qu'entre autres bonnes qualités vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d'intégrité. Ces deux choses m'ont déterminé à vous proposer d'être à moi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pourquoi? C'est qu'on me vole, c'est qu'on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d'hôtel et mon intendant de s'entendre ensemble ; et, si je ne me trompe point, en voilà plus qu'il n'en faut pour mo ruiner de fond en comble. Vous me direz que, si je les crois fripons, je n'ai qu'à les chasser. Mais où en prendre d'autres qui soient pétris d'un meilleur limon? n fout donc que je me contente de les faire observer l'un et l'autre par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite. C'est vous, Gil Bias, que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous en acquittez bien, soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établir en Sicile trèsayaotageusement.
Après m'avoir tenu ce discours, il me renvoya; et dès le soir même, devant tous les domestiques, je fus proclamé surintendant de la maison. Le Messinois et le Napolitain n'en furent pas d'abord fort mortifiés, parce que je leur paroissois un gaillard de bonne composition, et qu'ils comptoient qu'en partageant avec
moi le gâteau, ils iroient toujours leur train. Mais ils se trouvèrent bien sots le jour suivant, lorsque je leur déclarai que j'étoîs un homme ennemi de toute malversation. Je demandai au maître d'hôtel un état des provisions. Je visitai la cave. Jé'priscomimssance de tout ce qu'il y avoit dans l'office, je veux dire de Tapgenterie et du linge. Je les exhortai ensuite tous deux à ménager le bien du patron, à user d'épargne dans la dépense, et je finis mon exhortation en leur protestant que j'avertirois ce sfr gneur de toutes les mauvaises manœuvres que je vernis ùsn chez lui.
Je n'en demeurai pas là. Je voulus avoir un espion pour d^ couvrir s'il y avoit de l'intelligence entre eux. Je jetai les yen sur un marmiton qui, s'étant laissé gagner par mes promesses^ me dit que je ne pouvois mieux m*adresser qu'à lui pour ètn instruit de tout ce qui se passoit au logis; que le maître d'hM et l'intendant étoient d'accord ensemble etbrûloient la chandeUB par les deux bouts ; qu'ils détoumoient tous les jours la moitié des viandes qu'on achetoit pour la maison ; que le Napolitaii avoit soin d'une dame qui demeuroit vis-à-vis le coU^ de SaÎBt* Thomas, et que le Messinois en entretenoit une autre à la porto du Soleil; que ces deux messieurs faisoient porter tousles matios chez leurs nymphes toutes sortes de provisions : que le cuisinier de son côté envoyoit de bons plats à une veuve qu'il connoissoit dans le voisinage, et qu'en faveur des services qu'il rendoit aux deux autres, à qui il étoit tout dévoué, il disposoit comme eu des vins de la cave: enûn, que ces trois domestiques étoient cause qu'il se faisoit une dépense horrible chez monsieur le comte. Si vous doutez de mon rapport, ajouta le marmiton, donnez- vous la peine de vous trouver demain matin sur les sept heures auprès du collège de Saint-Thomas, vous me verrez chargé d'une hotte qui changera votre doute en certitude.' Tu es donc, lui dis-je, commissionnaire de ces galants pourvoyeurs? Je sois, répondit-il, employé par le maître d'hôtel, et un de mes cami* rades fait les messages de l'intendant.
Ce rapport me parut valoir la peine d'être vérifié. J'eus la co* riosité le lendemain de me rendre à l'heure marquée auprès da collège de Saint-Thomas. Je n'attendis pas longtemps mon espion. Je le vis bientôt arriver avec une grande hotte toute pleine de viande de boucherie, de volailles et de gibier. Je fis l'inventaire des pièces, et j'en dressai sur mes tablettes un petit procès*verbal
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que j'allai montrer à mon maître, après avoir dit au fouille-aupot qu'il pouvoit, comme à son ordinaire, s'acquitter de sa commission.
Le seigneur sicilien, qui étoit fort vif de son naturel, voulut, dans son premier mouvement, chasser le Napolitain et le Messinois ; mais, après y avoir fait réflexion, il se contenta de se défaire du dernier dont il me donna la place. Ainsi ma charge de surintendant fut supprimée peu de temps après sa création, et franchement je n'y eus point de regret. Ce n'étoit, à proprement parler, qu'un emploi honorable d'espion, qu'un poste qui n'avoit rien de solide, au lieu qu'en devenant monsieur l'intendant, je me voyois maître du coflfre-fort, et c'est là le principal. C'est toujours ce domestique-là qui tient le premier rang dans une grande maison ; et il y a tant de petits bénéfices attachés à son administration, qu'il s'enrichiroit infailliblement, quand même il seroit honnête homme.
Mon Napolitain, qui n'étoit pas au bout de ses finesses, remarquant que j'avois un zèle brutal, et que je me mettois sur le pied de voir tous les matins les viandes qu'il achetoit et d'en tenir i^stre, cessa d'en détourner ; mais le bourreau continua d'en prendre la même quantité chaque jour. Par cette ruse, augmenfent le profit qu'il tiroitde la desserte de la table qui lui appartenoit de droit, il se mit en état d'envoyer du moins de la viande cuiteàsa mignonne, s'il ne pouvoit plus lui en fournir de crue. Le diable n'y perdoit rien, et le comte n'étoit guère plus avancé d'avoir e phénix des intendants. L'abondance excessive que je vis alors 'égner dans les repas me fît deviner ce nouveau tour, et j'y mis )on ordre aussitôt en retranchant le superflu de chaque service; M5 que je fis toutefois avec tant de prudence, qu'on n'y aperçut x)int un air d'épargne. On eût dit que c'étoit toujours la même )rofusion; et néanmoins par cette économie je ne laissai pas de iiminuer considérablement la dépense. Voilà ce que le patron iemandoit ; il vouloit ménager sans paroitre moins magnifique. 5on avarice étoit subordonnée à son ostentation.
Je n'en demeurai point là ; je réformai un autre abus : trouvant que le vin alloit bien vite , je soupçonnai qu'il y avoit encore ie la tricherie de ce côté-là. Eflectivement, s'il y avoit, par exemple, douze cavaliers à la table du seigneur, il se bu voit cinquante et quelquefois jusqu'à soixante bouteilles. Cela m'étonloit ; je consultai là-dessus mon oracle, c'est-à-dire mon mai'-
miton, ayec qui f ayois des entretiens secrets, et qui me npportrâ t fidèlement tont ce qni se disoit et sefaisoit dans la cuisine, oè il n*étoit suspect à personne; II m'apprit que le dégât dont je me plaignois venoit d'une nouvelle ligue faite entre le maître dliMel, le cuisinier et les laquais qui versoient à boire; que oeux-d remportoient les bouteilles à demi-pleines, qui se partageoioit ensuite entre les confédérés. Je parlai aux laquais ; je les menaçai de les mettre à la porte s'ils s'avisoient de récidiver, et il n'en fallut pas davantage pour les faire rentrer dans leur devoir. Mm maître, que j'avois grand soin d'informer des moindres cbosn quejefaisois pour son bien, me combloit de louanges et preooît de jour en jour plus d'afiPection pour moi. De mon c6té, pourra compenser le marmiton qui me rendoit de si bons offices, je le fis idde de cuisine. C'est ainsi que dans les bonnes nudsons un fidèle domestique Mi son chemin.
Le Napolitain enrageait de me rencontrer partout; et ce qui le mortifiait cruellement, c'étoient les contradictions qu'il avoit à «ssuyer de ma part toutes les fois qu'il s'agîssoit de me rendn ses comptes; car, pour mieux lui rogner les ongles, je me doDnois la peine d'aller dans les marchés pour savoir le prix des •denrées. De sorte que je le voyois venir après cela ; et, conune il ne manquoit pas de venir ferrer la mule, je le relançois vigoureusement. J'étois bien persuadé qu'il me maudissoit cent fois le jour; mais le sujet de ses malédictions m'empéchoit de craindre <]u'e]les ne fussent exaucées. Je ne sais comment il pouvoit insister à mes persécutions et ne pas quitter le service du Wr gneur sicilien. Sans doute que, malgré tout cela, il y trouvoit son compte.
Fabrice, que je voyois de temps en temps, et à qui je contois toutes mes prouesses d'intendant jusqu'alors inouïes, étoit plos disposé à blâmer ma conduite qu'à l'approuver. Dieu veuille, B» dlMl un jour, qu'après tout ceci ton désintéressement soit faieD récompensé! Mais entre nous, si tu n'étois pas si roideavecle maître d'hôtel, je crois que tu n'en ferois pas plus mal. ffi quoi ! lui répondîs-je, ce voleur mettra effrontément, dans un état de dépense, à dix pistoles un poisson qui ne lui en aon coûté que quatre, et tu veux que je lui passe cet article T Poa^ quoi non ? répliqua-t-il froidement : il n'a qu'à te donner li moitié du surplus, et il fera les choses dans les règles. Sor ma foi, notre ami, continua-t-il en branlant la tôte, pour on