LIVRE VIII, CHAPITRE II
►ondis-je en rougissant, Votre Excellence m*a ordonne d'avoir la sincérité; je lui ai obéi. Je t'en sais bon gré, répliqua-t-il. , mon enfant, tu en es quitte à bon marché : je m'étonne que mauvais exemple ne t'ait pas entièrement perdu. Combien y ril d'honnêtes gens qui deviendroient de grands fripons, si la tone les mettoit aux mêmes épreuves I Km Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus du se; songe que tu es présentement au roi, et que tu seras wrmais occupé pour lui. Tu n*as qu'à me suivre; je vais t'apmdre en quoi consisteront tes occupations. A ces mots, le c me mena dans un petit cabinet qui joignoit le sien, et où il avoit sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fort ais. C'est ici, me dit-il, que tu travailleras. Tous ces registres e tu vois composent un dictionnaire de toutes les familles no- » qui sont dans les royaumes et principautés de la monarchie îspagne. Chaque livre contient par ordre alphabétique l'hisre abrégée de tous les gentilshommes d'un royaume, dans laelle sont détaillés les services qu'eux ed leurs ancêtres ont idus à l'État, aussi bien que les affaires d'honneur qui peuit leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, leurs mœurs, en un mot de toutes leurs bonnes et mauvaises ilités : en sorte que, lorsqu'ils viennent demander^es grâces I cour, je vois d'un coup d'œil s'il les méritent. Pour savoir element toutes ces choses, j'ai partout des pensionnaires qui soin de s'en informer et de m'en instruire par des mémoires ils m'envoient; mais, comme ces mémoires sont diffus et iplis de façons de parler provinciales, il faut les rédiger et en ir la diction, parce que le roi se fait lire quelquefois ces re- ;res. C'est à ce travail, qui demande un style net et concis, ) je veux t'employer dès ce moment môme. în parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de pars un mémoire qu'il me mit entre les mains ; puis il sortit de n cabinet pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté. lus le mémoire, qui me parut non-seulement farci de termes 'bares, mais même trop passionné. G'étoit pourtant un moino la ville de Solsone qui l'avoit composé. Sa révérence, en aftant le style d'un homme de bien, y déchiroit impitoyablent une bonne famille catalane, et Dieu sait s'il disoit la vé- $! Je crus lire un libelle diffamatoire, et je me fis d'abord un upule de travailler sur cela; je craignois de me rendre com-
430 OIL BLAft.
pliœ d'une calomnie : néanmoins, tout neuf que j*étois à la eonr, je passai outre, aux périls et fortunes de l'âme du bon rdigieox; et, mettant sur son compte toute l'iniquité, s'il y en avoit, je commençai à déshonorer en belles phrases castillanes dcHix « trois géiûârations d'honnêtes gens peut-être.
J'avois déjà fait quatre ou cinq pages, quand le duc, impaM de savoir conunent je m'y prenois, revint et me dit : SantiïïgBft montre-moi ce que tu as fait ; je suis curieux de le Toir. Bi môme temps, jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le oo» mencement avec beaucoup d'attention, n en parut si content qa j'en fus surpris. Tout pré^^enu que j'étois en ta &veur, reprit^ je t'avoue que tu as surpassé mon attente. Tu n'écris pas senlt ment avec toute la netteté et la précision que je désirois, i trouve encore ton style léger et enjoué. Tu justifies bien le dm que j'ai fait de ta plume, et tu me consoles de la perte à ton prédécesseur. Le ministre n'auroit pas borné là mon ébip si le comte de Lemos, son neveu, ne fût venu llntem» pre en cet endroit. Son Excellence l'embrassa plusieurs fait et le reçut d'une manière qui me fit connoitre qu'elle r» moit tendrement. Ils s'enfermèrent tous deux pour 8*entrelfr nir en secret d'une affaire de famille, dont je parlerai dans II suite, et dont le duc étoit alors plus occupé que de celles è roi.
Pendant qu'ils étoient ensemble, j'entendis ^nner ma Gomme je savois que les secrétaires et les com'kiiis quittoîen à cette heure-là leurs bureaux pour aller dîner où il leur plaisât je laissai là mon chef-d'œuvre, et sortis pour me rendre, noi chez Monteser, parce qu'il m'avoit payé mes appointements, c que j'avois pris congé de lui , mais chez le plus fameux traîtn du quartier de la cour. Une auberge ordinaire ne me convean plus. Songe que tu es présentement au roi : ces paroles que l duc m'avoit dites s'offroient sans cesse à ma mémoire, etdft venoient des semences d'ambition qui germoient d'instant e instant dans mon esprit.