‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 254 sur 429 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les maiirs de Gil Bias se corrompent entièrement à la eo«r.

Se la eommisHon dont le chargea le comte de Lemos, et de l'intrigne dans

laquelle ce seigneur et lui s'engagèrent.

Lorsque je fus connu pour un homme chéri du duc do Lerme, l'aoB bientôt une cour. Tous les matins, mon antichambre se kroovoit pleine de monde, et je donnois mes audiences à mon laver. Il venoit chez moi deux sortes de gens : les uns pour m'engager, en payant, à demander des grâces au minisire, et les antres pour m*exciter par des supplications à leur faire obtenir IfreHs ce qu'ils souhaitoient. Les premiers étoient sûrs d'être éeontés et bien suivis; à Tégard des seconds, je m*en débarraslOÎB sur-le-<:hamp par des défaites, ou bien je les amusois si longtemps que je jour faisois perdre patience. Avant que je fusse à la cour, j*étois compatissant et charitable de mon naturel; mais oo n'a plus là de foiblesse humaine, et j'y devins plus dur i|a'im caillou. Je me guéris aussi par conséquent de ma sensibilité pour mes amis; je me dépouillai de toute affection pour eux. La manière dont j'en usai avec Joseph Navarro, dans une con* joncture que je vais rapporter, en peut faire foi.

Ce Navarro à qui j'avois tant d'obligation , et qui , pour tout dire en un mot, étoit la cause première de ma fortune , vint un jour chez moi. Après m'avoir témoigné beaucoup d'amitié, ce (ju'il avoit coutume de faire quand il me voyoit, il me pria de àetnander pour un de ses amis certain emploi au duc de Lerme, BB me disant que le cavalier pour lequel il me sollicitoit étoit un gpTf^ fort aimable et d'un grand mérite, mais qu'il avoit besoin fan poste pour subsister. Je ne doute pas, ajouta Joseph, bon Bt obligeant comme je vous connois , que vous ne soyez ravi de Gûre plaisir à un honnête homme qui n'est pas riche; son indigence est un titre pour mériter votre appui ; je suis sûr que vous me savez bon gré de vous donner une occasion d'exercer votre bamenr bienfaisante. C'étoit me dire nettement qu'on attendoit de moi ce service pour rien. Quoique cela ne fût guère de mon

t. U est à remarquer que Le Sage ne traite guère mieux les auteurs que les iamJdkaoBf dont il fait une satire si amère. S'il a Toula peindre les auteurs de son tanps, oa se demande on il a pris ses modèles.

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goût, je ne laissai pas de paroître fort disposé à faire ce qu'oD désiroit. Je suis charmé, répondis-je à Navarro, de pouvoir yoi]8 marquer la vive reconnoissance que j'ai de tout ce que vous avez fait pour moi. II suffît que vous vous intéressiez pour quel* qu'un ; il n'en faut pas davantage pour me déterminer à le servir. Votre ami aura cet emploi que vous souhaitez qu*il ait, comptez là-dessus : ce n'est plus votre affaire, c'est la mienne.

Sur cette assurance, Joseph s'en alla très-satisfait de moi; néanmoins la personne qu'il m'a voit recommandée n'eut pas le poste en question. Je le fis accorder à un autre homme pour mille ducats, que je mis dans mon coffre-fort. Je préférai cette somme aux remercîments que m'auroit faits mon chef d'offiœ, à qui je dis d'un air mortifié quand nous nous revîmes : Ah! mon cher Navarro, vous vous êtes avisé trop tard de me piarier. Calderone m'a prévenu : il a fait donner l'emploi que vous savez. Je suis au désespoir de n'avoir pas une meilleure nouvelle à vous apprendre. ,

Joseph me crut de bonne foi, et nous nous quittâmes plus amb que jamais; mais je crois qu'il découvrit bientôt la vérité, caril ne revint plus chez moi. Au lieu de sentir quelques remords d'es avoir usé de la sorte avec un ami véritable, et à qui j'avoistant d'obligation , j'en fus charmé. Outre que les services qu'il mV voit rendus me pesoient, il me sembloit que, dans la passe ou j'ëtois alors à la cour, il ne me convenoit plus de fréquenter des maîtres d'hôtels.

Il y a longtemps que je n'ai parlé du comte de Lemos; venons présentement à ce seigneur. Je le voyois quelquefois. Je lui avois porté mille pistoles, comme je l'ai dit ci-devant, et je lui en portai mille autres encore par ordre du duc son oncle de l'argent que j'avois à Son Excellence. Le comte de Lemos ce jour-là voulut avoir un long entretien avec moi. Il m'apprit qu'il étoit enfin parvenu à son but, et qu'il possédoit entièrement les bonnes grâces du prince d'Espagne, dont ii étoit Tunique confident. Ensuite il me chargea d'une commission fort honorable, et à laquelle il m'avoit déjà préparé. Ami Santillane, me dit-il, c'est maintenant qu'il faut agir. N'épargnez rien pour découvrir quelque jeune beauté qui soit digne d'amuser ce prince galant Vous avez de l'esprit; je ne vous en dis pas davantage. Allez, courez, cherchez, et quand vous aurez fait une heureuse découverte, vous viendrez m'en avertir. Je promis au comte de oe

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rien aëglîger pour bien m'acquitter de cet emploi, qui ne doit pas être fort difficile à exercer, puisqu'il y a tant de gens qui s'en mêlent.

Je n'avois pas un grand usage de ces sortes de recherches ; mais je ne doutois point que Scipion ne fût encore admirable pour cela. En arrivant au logis , je l'appelai et lui dis en particulier : Mon enfant, j'ai une conûdènce importante à te faire. Sais-tu bien qu'au milieu des faveurs de la fortune je sens qu'il me manque quelque chose? Je devine aisément ce que c'est, interrompit-il sans me donner le temps d'achever ce que je vou-^ lois lui dire ; vous avez besoin d'une nymphe agréable pour vous dissiper un peu et vous égayer. Et, en effet, il est étonnant que TOUS n'en ayez pas dans le printemps de vos jours, pendant que é6 graves barbons ne sauroient s'en passer. J'admire ta pénétration, repris-je en souriant. Oui, mon ami, c'est une maîtresse qu'il me faut, et je veux l'avoir de ta main. Mais je t'avertis que je suis très-délicat sur la matière : je te demande une jolie personne qui n'ait pas de mauvaises mœurs. Ce que vous souhaitez, repartit Scipion en souriant, est un peu rare. Cependant nous sommes. Dieu merci, dans une ville où il y a de tout; et j'espère que j'aurai bientôt trouvé votre fait.

Véritablement trds jours après il me dit : J'ai découvert un trésor. Une jeune dame nommée Catalina, de bonne famille et d*une beauté ravissante, demeure , sous la conduite de sa tante, dans une petite maison où elles vivent toutes deux fort honnêtement de leur bien qui n'est pas considérable. Elles sont servies par une soubrette que je connois, et qui vient de m'assurer que leur porte, quoique fermée à tout le monde , pourroit s'ouvrir à un galant riche et' Hbéral, pourvu qu'il voulût bien , de peur de scandale , n'entrer chez elles que la nuit et sans faire aucun éclat. Là-dessus , je vous ai peint comme un cavalier qui méritoit de trouver l'huis ouvert, et j'ai prié la soubrette de vous proposer aux deux dames. Elle m'a promis de le faire , et de me rapporter demain matin la réponse dans un endroit dont nous sommes convenus. Cela est bon, lui répondis-je; mais je crains que la femme de chambre à qui tu viens de parler ne t'en ait fait accroire. Non, non , répliqua-t-il , ce n'est point à moi qu'on en donne à garder : j'ai déjà interrogé les voisins ; et je conclus de tout ce qu'ils m'ont dit, que la senora Catalina est telle que vous la pouvez désirer , c'est-à-dire une Danaé chez laquelle il vous

sera permis <f aller faire )e Jupiler, à la fianreinr d'une grêle de pistoles que vous y laisserez tomber.

Tout prévenu que j'étois contre ces sortes de bonnes fortunes, je me prêtai à celle-là ; et comme la femme de chambre mi dire le jour suivant à Scipion qu'il ne tiendroit qu'à moi d'ètn introduit dès ce soir-là même dans la maison de ses maitresses, je m'y glissai entre onze heures et minuit. La soubrette me reçit sans lumière, et me prit par la main pour me conduire dans UM salle assez propre, où je trouvai les deux dames galammtot habillëes , et assises sur des carreaux de satin. Aussitôt qu'elles m'aperçurent, elle.« se levèrent et me saluèrent d'une manière toute gracieuse; je crus voir deux personnes de qualité. ÏA tante, qu'on appeloitla senora Mencia, quoique belle encore, ne s'attira pas mon attention. Il est vrai qu'on ne pou voit regarder que la nièce, qui me parut une déesse. A l'examiner pourtaotàla rigueur , on auroit pu dire que ce n'étoit pas une beauté par£ûte; mais elle avoit des grâces , avee un air piquant et voluptueoi qui ne permettoit guère aux yeux des hommes de remarquer ses défauts.

Aussi sa vue troubla mes sens. J'oubliai que je ne venoîs là que pour faire Toffice de procureur; je parlai en mon propre et privé nom, et tins tous les discours d'un homme passionné. La petite fille, à qui je trouvai trois fois plus d'esprit qu'elle n'es avoit, tant elle me paraissoit aimable, acheva de m'enchanter par ses réponses. Je commençois à ne me plus posséder, lorsque la tante, pour modérer mes transports, prit la parole et médit: Seigneur de Santillane, je vais m'expliquerfranchementavec vous. Sur l'éloge qu'on m'a fait de Votre Seigneurie, je vous ai permis d'entrer chez moi, sans affecter, par des façons, de vous feiie valoir cette faveur : mais ne pensez pas pour cela que vous ea soyez plus avancé; j'ai jusqu'ici élevé ma nièce dans la retraite, et vous êtes, pour ainsi dire, le premier cavalier aux regards de qui je l'expose. Si vous la jugez digne d'être votre épouse, je swai ravie qu'elle ait cet honneur ; voyez si elle vous convient à ce ,prix-là: vous ne l'aurez point à meilleur marché.

Ce coup tire à bout portant effaroucha l'amour qui m'alloit décocher une flèche. Pour parler sans métaphore, un mariage proposé si crûment me fit rentrer en moi-même ; je redevins tout à rtup l'agent fidèle du comte de Lemos; et, changeant de ton, je répondis à la senora Mencia: Madame, votre franchise

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me plait, et je yenx l'imiter. Quelque figure que je fasse à la eonr, je ne vaux pas l'incomparable Gatalina ; j'ai pour elle en main un parti plus brillant ; je lui destine le prince d'Espagne. D aaffisoit de refuser ma nièce, reprit la tante froidement; oe refos, ce me semble, ëtoit assez désobligeant ; il n'étoit pas né eessaire de l'accompagner d'un trait railleur. Je ne raille point, madame, m'écriai-je ; rien n'est plus sérieux ; j'ai ordre de chercher une personne qui mérite d'être honorée des visites secrètes éa prince d'Espagne ; je la trouve dans votre maison, je vous marque à la craie ^,

La senora Mencia fut fort étonnée d'apprendre ces paroles; et Je m'aperçus qu'elles ne lui déplurent point. Néanmoins, croyant devoir faire la réservée, elle me répliqua de cette manière : Quand je prendrois au pied de la lettre ce que vous me dites, apprenei qse je ne suis pas d'un caractère à m'applaudir de l'infôme honneur de voir ma nièce maîtresse du prince. Ma vertu se révolte contre l'idée... Que vous êtes bonne, interrompis-je, avec votre lerin I Vous pensez comme une sotte bourgeoise. Vous moquez- Toas de considérer ces choses-là dans un point de vue moral? C'est leur ôter tout ce qu'elles ont de beau ; il faut les regarder d'un <bU charmé. Envisagez Théritier de la monarchie aux pieds de l'heureuse Gatalina ; représentez-vous qu'il l'adore et la comble de présents , et songez enfin qu'il naîtra d'elle peut-être un héros qui rendra le nom de sa mère immortel avec le sien.

Quoique la tante ne demandât pas mieux que d'accepter ce que jeproposois,elle feignit dene savoir à quoi se résoudre; et Gâtaliiia, qui auroit déjà voulu tenir le prince d'Espagne, affecta une grande indifférence; ce qui fut cause que je me mis sur nouveaux finds à presser la place, jusqu'à ce qu'enfin la senora Mencia, me voyant rebuté et prêt à lever le siège, battit la chamade, et nous dressâmes une capitulation qui contenoit les deux articles suivants : Primo, que si le prince d'Espagne, sur le rapport qu'on luiferoit des agréments de Gatalina, prenoit feu et se déterminoit à lui faire une visite nocturne, j'aurois soin d'en informer les daines, comme aussi de la nuit qui seroît choisie pour ce-t effet. Secundo^ que le prince nepourroit s'introduire chez lesditesdame? qu'en galant ordinaire, et accompagné seulement de moi et de son Mercure en chef.

1 . Les maréchaux des logis, les fourriers de la cour, marquaient ainsi les logelEcats du roi et de la cour, quand il voya^oalL

Après cette convention, la tante et la nièce me firent amitiés du monde; elles' prirent avec moi un air de U à la faveur duquel je hasardai quelques accolades qui pas trop mal reçues; et, lorsque nous nous' séparas m'embrassèrent d'elles-mêmes en me faisant toutes les imaginables. C'est une chose merveilleuse que la fac laquelle il se forme une liaison entre les courtiers de j et les femmes qui ont besoin d'eux. On auroit dit, en n sortir de là si favorisé, que j'eusse été plus heureux l'étois.

Le comte de Lemos' sentit une extrême joie, quand j nonçai que j'avois fait une découverte telle qu'il la pou baiter. Je lui parlai de Gatalina dans des termes qui lui < envie de la voir. Je le menai chez elle la nuit suivante, voua que j'avois fort bien rencontré. Il dit aux damec doutoit nullement que le prince d'Espagne ne fût fort si la maîtresse que je lui avois choisie, et qu'elle de son ci sujet d'être contente d'un tel amant; que ce jeune pr généreux, plein de douceur et de bonté ; enfin il les as dans quelques jours il le leur amèneroit de la façon: q désiroient, c'est-à-dire sans suite et sans bruit. Ce seig là-dessus congé d'elles, et je me retirai avec lui. No gnîmes son équipage dans lequel nous étions venus U et qui nous attendoit au bout de la rue. Ensuite il me à mon hôtel, en me chargeant d'instruire le lendemain s de cette aventure ébauchée, et de le prier de sa part di voyer un millier de pistoles pour la mettre à fin.

Je ne manquai pas le jour suivant d'aller rendre ai Lerme un compte exact de tout ce qui s'étoit passé, cachai qu'une chose. Je ne lui parlai point de Scipioi donnai pour auteur de la découverte de Catalina: car ( honneur de tout auprès des grands.

Je m'attirai par là des compliments à mi-sucre. '. Gil Bias, me dit le ministre d'un air railleur, je suis rav tous vos autres talents vous ayez encore celui de dél beautés obligeantes! quand j'en voudrai quelques-un trouverez bon que je m'adresse à vous. Monseigneur, li dis-je sur le même ton, je vous remercie de la prêléren vous me permettrez de vous dire que je me ferois un scr procurer ces sortes de plaisirs à Votre Excellence. Il y i

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