‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 253 sur 429 · LIVRE VIII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE IX

roos! ou platôt, pour me servir d'une expression de notre tripot, roQS avez Voutil universelj c'est-à-dire vous êtes propre à tout. la reste, seigneur, poursuivit-il, je suis ravi de la prospérité de ITotre Seigneurie. Oh l que diable, interrompis-je, monsieur NuleEy trôve de seigneur et de seigneurie! Bannissons ces termeslà, et Tivons toujours ensemble familièrement. Tu as raison, repritr-il ; je ne dois pas te regarder d'un autre œil qu'à l'ordinaire, quoique tu sois devenu riche : mais, ajouta-t>iI, je t'avouerai ma foiblesse; en m'annonçant ton heureux sort, tu m'as ébloui; par bonheur mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Bias.

Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui arrivèrent. Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous aouperez avec le seigneur jjon Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Numa >, et qui écrit en prose comme on n'écrit point. Par malheur, je parlois à des gens qui faisoient si peu de cas de la poésie, que le poëte en pâlit. A peine daignèrent-ils jeter sur lui les yeux. H eut beau, pour s'attirer leur attention, dire des choses très-spirituelles : ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué, qu'il prit une licence poétique. Il s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Nos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table, sans môme s'informer de ce qu'il étoit devenu.

Gomme j'achevois de m'habiller le lendemain matin , et me <fisposois à sortir, le poëte des Asturies entra dans ma chambre. le te demande pardon, mon ami, me dit-il, si j'ai hier au soir rompu en visière à tes commis; mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec leur air suffisant et empesé ! Je ne comprends pas comment toi, qui as l'esprit si délié, tu peux t'acoommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de plus légers. Tu me feras plaisir, lui répondis-je, et je m'en fie à ton goût là-dessus. Tu as raison , répliqua-t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai , de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs ; car c'est à qui les aura à diner ou à souper, tant ils sont réjouissants.

I . Les yen obscurs qae chantoient les prêtres salieu dans leurs processions aTwent été composés par Numa. (Note de Le Sage.)

A ces paroles, il me quitta ; et le soir, à l'heure du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, qu'il me présenta Tun après Fautre en me faisant leur éloge. A Tentendre, ces beaux esprits surpassoient ceux de la Grèce et de Tltalie; et leurs ouvrages, disoit-il, mériloient d'être imprimés en lettres d'or. Je reçus ces messieurs très-poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un pen vaine et glorieuse. Quoique je n'eusse pas recommandé à Scifuos d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas, comme 11 savoit quelle sorte de gens je de vois ce jour-là régaler, il avoit fait renforcer les services.

Enfin, nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poëttt commencèrent à s'entretenir d'eux-mêmes et à se louer. Gehn* ci, d'un air fier, citoit les grands seigneurs et les femmes de qualité dont sa muse faisoit les délices. Celui-là, blâmant 11 choix qu'une académie de gens de lettres venoit de faire de den sujets, disoit modestement que c'étoit lui qu'elle auroit dû choisir. Il n'y avoit pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de ven et de prose. Ils se mettent à réciter à la ronde chacun un ffiorceau de ses* écrits. L'un débite un sonnet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Uo quatrième voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacreon, traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s!est servi d'un terme impropre. L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les disputeors s'écliauiïcnt ; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. Fabrice, Scipion, mon cocher, mes laquais et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison comme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.

Nunez, sur la parole de qui je m'étoîs fait de ce repas una idée agréable, demeura fort étourdi de cette aventure. Hé bien ' lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos convives? Par ma foi, vous m'avez amené là de vilaines gens ! Je m'en tiens à mes commis, ne me parlez plus d'auteurs. Je n'ai garde, me

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tépondit-il, de t'en présenter d'autres; tu viens de Toir les plus raisonnables'.

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