LIVRE IX, GHAPITa£ VI
je demeurai dans la maison de plaisance, sous prétexte d'y vouloir prendre le frais le lendemain matin ; mais ce n*étoit que pour me trouver plus tôt au rendez-vous. Au lieu de me coucher, f attendis avec impatience la pointe du jour. Sitôt que je l'aperçus, |e montai sur mon meilleur cheval, et partis tout seul comme pour me promener dans la campagne. Je m'avance vers Manroi. Je découvre dans la plaine un homme à cheval qui vient de mon côté à bride abattue. Je vole à sa rencontre , pour lui ëpargnei la moitié du chemin. Nous nous joignons bientôt. C'ëtoit mon rival. Chevalier, me dit-il insolemment, c*est à regret que j'en viens aux mains avec vous une seconde fois; mais c'est votre foute. Après l'aventure de la sérénade, vous auriez dû renoncer de bonne grâce à la fille de don George , ou bien vous tenir pour dit que vous n'en seriez pas quitte pour cela, si vous persistiez dans le dessein de lui plaire. Vous êtes trop fier^ lui répondis-je, d'un avantage que vous devez peut-être moins à votre adresse qu'à l'obscurité de la nuit. Vous ne songez pas que les armes sont journalières. Elles ne le sont pas pour moi, répliqua-t-ii d'un air arrogant; et je vais vous faire voir que, le jour comme la nuit , je sais punir les chevaliers audacieux qui vont sur mes brisées.
Je ne repartis à cet orgueilleux discours qu'en mettant promptement pied à terre. Don Augustin fit la môme chose. Nous attachâmes nos chevaux à un arbre, et nous commençâmes à nous battre avec une égale vigueur. J'avouerai de bonne foi que j'avois affaire à un ennemi qui savoit mieux faire des armes que moi , bien que j'eusse deux années de salle. Il étoit consommé dans l'escrime. Je ne pou vois exposer ma vie à un plus grand péril. Néanmoins, comme il arrive assez souvent que le plus fort est vaincu par le plus foible, mon rival, malgré toute son habileté, reçut un coup d'ëpée dans le cœur , et tomba roide mort un moment après.
' Je retournai aussitôt à la maison de plaisance , où j'appris ce •qui venoit de se passer à mon valet de chambre dont la fidélité m'étoit connue. Ensuite je lui dis : Mon cher Ramire, avant que la justice puisse avoir connoissance de cet événement , prends -un bon cheval, et va informer ma tante de cette aventure. Demande-lui de ma part de l'or et des pierreries, et viens me joindre à Plazencia. Tu me trouveras dans la première hôtellerie en entrant dans la ville.