‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 29 sur 429 · LIVRE I, CHAPITRK X. 9S · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRK X. 9S

fis que m'occvper du malheur de la dame. Je ne doutois point que ce ne fàt une personne de qualité, et j^en trouvois son sort plus déplorable. Je ne pouvoiS/ sans frémir, me peindre les horreurs qui Pattendoient , et je m'en sentois afussi vivement touché que si le sang ou l'amitié m'eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée , je rêvai aux moyens de pr^rver son honneur du péril dont il étoit menacé, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvoît se remuer, et que, depuis son indisposition, la cuisinière avoit la clef de la grille. Cette pensée m'échauffa rimagination, et me fît concevoir un projet que je digérai bien ; puis fen commençai sur-le-champ TexéGution de la manière suivante:

le feignis d'avoir la colique. Se poussaii d'abord dés^ plaintes et dés gémissements; ensuite, élevant la voix, je jetai dl9 grands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôt auprès de moi. Bs me demandent ce qui m'bblige à crier ainsi. Je répondis que j'avoîs une colique horrible, et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer dés dents, à faire des grimaees et dès contorsions effroyables, et à m'agiler d'une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche ; un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En m mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étoient, s'y laissèrent tromper, et crurent qu'en effbt je sentois des tranchées violentes. Mais en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d'une étrange façon ; car dès que mes charitables confrères s'imaginèrent qae je souiïrois , les voilà tous qui s'empressent à me soulager r l'un m'apporte une bouteille d'eau-de-vie et m'en fait avaler la moitié; l'autre me donne, malgré moi, un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre va chaufler une serviette et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avois beau crier miséricorde; ils imputoient mes cris à ma colique, et continuoient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m'en Ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur &e que je ne sentois plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre da vanta .^c\ de peur d'épreuver encore hur seeonr^.

Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs^ jugeant que le jour ne devoit pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fîs alors un nouveau lazzi ; je voulus me lever pour leur faire croire que j'avois grande envie de les accompagner ; mais ils m'en empêchèrent. Non, non, Gil Bias, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils: ta colique pourroit te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pour aujourd'hui , tu n'es pas en état de nous suivre; repose-toi toute la journée; tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendtt à mes instances; je parus seulement très-mortifié de ne pouvoir ' être de la partie : ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j'avois tâché de hâter par mes vœux, je m'adressai ce discours : Oh çà! Gil Bias, c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé. La chose me paroît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Leonardo ne peut t'empêcher de l'exécuter. Saisis cette occasion de t'échapper; tu n'en trouveras jamais peutêtre une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance : je me levai; je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Leonardo, je m'arrêtai pour écouter. Elle parloit à la dame inconnue, qui avoit repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleuroit alors et se désespéroit. Pleurez, ma fille, lui disoit la vieille, fondez en larmes, n'épargnez point les soupirs; cela vous soulagera. Votre saisissement étoit dangereux ; mais il n'y a plus rien à craindre , puisque » vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et 1 vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse ; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudroient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps à Leonardo d'en dire davantage. J'entrai ; et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action; et, quoique très-avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser

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