‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 30 sur 429 · LIVRE I, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE X

mo refuser ce que je lui demandois. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui dis-je, le ciel vous a envoyé un libérateur, levez-vous pour me suivre; je vais vous mener où il vous plaira que je vjous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restoit de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, en me conjurant de conserver son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvoit compter sur moi. Ensuite je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine; et, à l'aide de la dame, je liai Leonardo aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerois si elle poussoit le moindre cri. La bonne Leonardo, persuadée que je n'y manquerois pas si elle osoit me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J'allumai de la bougie , et j'allai avec l'inconnue à la chambre où étoient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu'il y en put tenir; et, pour obliger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai qu'elle ne faisoit que reprendre son bien, ce qu'elle fit sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptois bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisseroit pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j'étois dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux s'il s'avisoit de vouloir faire le méchant ; mais , par bonheur, il éioit alors si accablé des douleurs qu'il avoit souffertes et de celles qu'il souflFroit encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendoit à la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortoit du souterrain. Nous arrivons à la grille, nous l'ouvrons, et nous parvenons Mifin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.

Le jour commençoit à paroitre lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle; la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes ; nous en prîmes une au hasard. Je mourois de peur qvi'^W^ xv^

nous condaistt à Manilla et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvoît fort bien notis arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorgai sur les deux heures après midi. J^aperçus des gens qui nous regardoient avec une extrême attention, comme â c'eût été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie, où j'ordonnai d'abord qu'on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'on exécutoit mon ordre, et qu'on nous préparoit à dîner, je conduisis la dame à une chambre, où nous commençâmes à nous entretenir ; ce que nous n'avions pu faire en c3iémin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoïgi'a combien elle étoit sensible au service quejevenois de lui rendre, et me dit qu'après une action si généreuse elle ne pouvoit se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l'avois arrachée. Je lui contai mon histoire pour la confirmer dans la bonne opinion qu'elle avoit conçue de moi. Par là je l'engageai à me donner sa confiance et à m'apprendre ses malheurs, qu'elle me raconta comme je vais le dire dans le chapitre suivant.

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