‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 290 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE I

paroles, pouvez-vous me soupçonner d'avoir quelque répugnance à vous suivre dans votre retraite? Ce soupçon blesse mon zèle et mon attachement. Quoi ! Scipion, ce fidèle serviteur, qui, pour partager vos peines, auroit volontiers passé le reste de ses jours avec vous dans la tour de Ségovie, ne vous accompagneroit qu'à regret dans un séjour qui lui promet mille délices! Non, monsieur, non, je n'ai pas envie de vous détourner de votre résolution. Il faut que je vous avoue ma malice : lorsque je vous ai conseillé de vous montrer au duc de Lerme, c'est que j'ai été bien aise de vous sonder, pour savoir s'il ne restoit point encore en vous quelques semences d'ambition. Eh bien! puisque vous êtes si détaché des grandeurs, abandonnons donc promptement la cour, pour aller jouir de ces plaisirs innocents et délicieux dont nous nous formons une si charmante idée.

Nous partîmes en effet bientôt après, tous deux, dans une chaise tirée par deux bonnes mules, conduites par un garçon dont je jugeai à propos d'augmenter ma suite. Nous couchâmes le prenaier jour à Alcala de Henarès, et le second à Ségovie, d'où, sans m' arrêter à voir le généreux châtelain Tordesillas, je gagnai Penafiel sur le Duero, et le lendemain Valladolid. A la vue de cette dernière ville, je ne pus m'empôcher de pousser un pro-' fond soupir. Afon compagnon, qui l'entendit, m'en demanda la cause. Mon enfant, lui dis-je, c'est que j'ai longtemps exercé ici la médecine. Jfe n'y puis penser tranquillement. Ma conscience m'en fait dans^ce moment de secrets reproches. Que dis-je? il me semble que tous les malades que j'^i tués sortent de leurs tombeaux, pour venir me mettre en pièces. Quelle imagination ! dit mon secrétaire. En vérité, seigneur de Santillane, vous êtes trop bon. Pourquoi vous repentir d'avoir fait votre métier? Voyez les plus vieux médecins; ont-ils de pareils remords? Ohl que nonl ils vont toujours leur train, rejetant sur la nature les accidents funestes, et se faisant honneur des événements heureux.

H est vrai, repris-je, que le docteur Sangrado, de qui je suivois fidèlement la( méthode, étoit de ce caractère-là. Il avoit beau voir périr tous les jours vingt personnes entre ses mains, il étoit si persuadé de Texcellence de la saignée et de la fréquente boisson, qu'il appeloit ses deux spécifiques pour toutes sortes de maladies, qu'au lieu de s'en prendre à ses remèdes, il croyoit que les malades ne mouroient que faute d'avoir assez bu et d'avoir

été assez saignés. Vive Dieu I s'écria Scipion en faisant un éclat de rire, vous me parlez là d'un personnage incomparable. Si tu es curieux de le voir et de Tentendre, lui dis-je, tu pourras dès demain satisfaire ta curiosité, pourvu que Sangrado vive encore, et qu'il soit à Yalladolid : ce que j'ai de. la peine à croire; car il dtoit déjà vieux quand je le quittai, et il s'est écoulé bien des années depuis ce temps-là.

Notre premier soin, en arrivant dans l'hôtellerie où nous allâmes descendre, fut de nous informer de ce docteur. Nous apprîmes qu'il n'étoit pas encore mort, mais que, ne pouvant phis à son âge faire de visites ni se donner de grands mouvements, il avoit abandonné le pavé à trois ou quatre autres docteurs qui s'étoient mis en réputation par une nouvelle pratique qui ne valait guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc de noos arrêter à Yalladolid le jour suivant, tant pour laisser reposer nos mules, que pour voir le seigneur Sangrado. Nous nous rendîmes chez lui sur les dix heures du matin : nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, un livre à la main. Il se leva sitôt qu'il nous aperçut, vint au-devant de nous d'un pas assez ferme pour un . septuagénaire, et nous demanda ce que nous voulions. Monsieur le docteur, lui dis-je, regardez-moi, je vous prie, attentivement; est-ce que vous ne me remettez point ? J'ai pourtant l'honneur d'être un de vos élèves. Ne vous souvient-il plus d'un certain Gil Bias, qui étoit autrefois votre commensal et votre subslitutT Quoi! c'est vous, Santillane? me répondit-il en m'embrassant d'un air affectueux. Jq ne vous aurois pas reconnu. Je suis bien aise de vous revoir. Qu'avez- vous fait depuis notre séparation? Vous avez sans doute toujours pratiqué la médecine? C'est à quoi, repris-je, j'avois assez de penchant; mais de fortes raisons m'en ont empêché.

Tant pis, reprit Sangrado ; avec les principes que vous aviez reçus de moi, vous seriez devenu un habile médecin, pourvu que le ciel vous eût fait la grâce de vous préserver de l'amour dangereux de la chimie. Ahî mon fils, poursuivit-il d'un ton douloureux et déclamateur, quel changement dans la médecine depuis quelques années ! Vous m'en voyez surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art l'honneur et la dignité. Cet art, qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes, est présentement en proie à la témérité, à la présomption et à Vimpéritie; car les faits parlent, et bientôt les pierres crieront contre le brigandage

Page 1