LIVRE X, CHAPITRE I. hlS
des nouveaux praticiens : lapides clamabunt. On voit dans cette ville des médecins, ou soi-disant tels, qui se sont attelés au char de triomphe de Tantimoine : currus triumphalis. antimonii; des échappés de Fécole de Paracelse, des adorateurs du kermès, des guérisseurs de hasard, qui font consister toute la science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je? tout est méconnoissable dans leur méthode. La saignée du pied, par exemple, jadis si rare, est aujourd'hui presque la seule qui soit en usage. Les purgatifs autrefois doux e|; bénins sont changés en émétique et en kermès. Ce n'est plus qu'un chaos où chacun se permet ce qu'il veut, et franchit les bornes de l'ordre et de la sagesse que nos premiers maîtres ont posées.
Quelque envie que j'eusse de rire en entendant une si comique déclamation, j'eus la force d'y résister; je fis plus, je déclamai contre le kermès sans savoir ce que c'étoit, et donnai au diable, à tout hasard, ceux qui l'ont inventé. Scipion, remarquant que je m'égayois dans cette scène, y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-il à Sangrado, comme je suis petit-neveu d'un médecin de la vieille école, qu'il me soit permis de me révolter avec vous contre les remèdes de la chimie. Feu mon grand'oncle, à qui Dieu fasse miséricorde, étoit si chaud partisan d'Hippocrate, qu'il s'est souvent battu contre les empiriques qui ne parloient pas avec assez de respect de ce roi de la médecine. Bon sang ne peut mentir ; je servirois volontiers de bourreau à ces novateurs ignorants dont vous vous plaignez avec tant de justice et d'éloquence. Quel désordre ces misérables ne causentils pas dans la société civile!
Ce désordre , dit le docteur , va plus loin que vous ne pensez. U ne m'a servi de rien de publier un livre contre le brigandage de la médecine; au contraire il augmente de jour en jour. Les chirurgiens, dont la rage est de vouloir faire des médecins, se croient capables de l'être, dès qu'il ne faut que donner du kermès et de l'émétique, à quoi ils joignent des saignées du pied à leur liantaisie. Ils vont même jusqu'à mêler le kermès dans les apozèmes et les potions cordiales , et les voilà de pair avec les grands faiseurs en médecine. Cette contagion se répand jusque dans les cloîtres. Il y a parmi les moines des frères qui sont tout ensemble apothicaires et chirurgiens. Ces singes de médecins s'appliquent à la chimie, et font des drogues pernicieuses avec lesquelles ils abrègent la vie de leurs révérends pères. Enfin , il
y a dans Yalladolid plus de soixante monastères, tant dlKmuMs que de filles : juchez du ravage qu*y fait le kermès, avec Témétique et la saignée du pied I Seigneur Sangrado, lui dis-je alors; vous avez bien raison d'être en colère contre ces empoisonneon; je gémis avec vous , et partage vos alarmes sur la vie des hommes, manifestement menacée par une méthode si difiërente de la vôtre. Je crains fort que la chimie n'occasionne un jour la perte de la médecine , comme la fausse monnoie cause la ruine des États. Fasse le ciel que ce jour fatal ne soit pas près d'arriver!
Dans cet endroit de notre conversation, nous vîmes parottre une vieille servante qui apportoit au docteur une soucoupe sur laquelle il y avoit un petit pain mollet , un verre avec deux carafes , dont Tune étoit pleine d'eau , et l'autre de vin. Après qu'il eut mangé un morceau , il but un coup , où il y avoit à la vérité les trois quarts d'eau; mais cela ne le sauva point des reproches qu'il me donnoit sujet de lui faire. Ahl ah! lui dis-je, monsieur le docteur , je vous prends sur le fait. Vous buves da vin, vous qui vous êtes toujours déclaré contre cette boisson, vous qui pendant les trois quarts de votre vie n'avez bu qw de l'eau , et qui êtes cause que depuis dix ans je n'ai pas bu une goutte de vin! Depuis quand êtes-vous devenu si contraire à vous-même I Vous ne sauriez vous excuser sur votre Age, puisque, dans un endroit de vos écrits, vous définissez la vieillesse comme une phthisie naturelle qui nous dessèche et nous consume ; que , sur cette définition , vous déplorez l'ignorance des personnes qui appellent le vin le lait des vieillards. Que direivous donc pour vous justifier ?
Vous me faites la guerre bien injustement, me répondit le vieux médecin. Si je buvois du vin pur, vous auriez raison de me regarder comme un infidèle observateur de ma propre méthode ; mais vous voyez que mon vin est bien trempé. Autre contradiction , lui répliquai-je , mon cher maître : souvenez-vou> que vous trouviez mauvais que le chanoine Sedillo bût du vin, quoiqu'il y mêlât beaucoup d'eau. Avouez de bonne grâce qne vou? avez reconnu votre erreur , et que le vin n'est pas une luneste liqueur, comme vous l'avez avancé dans vos ouvrageB, pourvu qu'on n'en boive qu'avec modération.
Ces paroles embarrassèrent un peu notre docteur. E ne poovoit nier qu'il eût défendu dans ses livres l'usage du vin ; mais la honte et la vanité l'empêchant de convenir que je lui foisois