‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 294 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE II. S · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE II. S

appris à la cour à devenir brave; et Bertrand, mon Moço de mulas^^ ne paroissoit pas d'humeur à se faire tuer pour défendre la bourse de son maître. Il n'y avoit que Scipion qui fût un peu spadassin.

U ëtoit nuit quand nous arrivâmes dans la ville. Nous allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Perez. J'étois bien aise de m'informer dans quel état 86 trouvoient mes parents, avant que de me présenter devant eux; et, pour le savoir, je ne pouvois mieux m*adresser qu'à l'hôte ou qu'à l'hôtesse de ce cabaret , que je connoissoîs pour des gens qui ne pouvoient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet, l*hôte m'ayant 'reconnu après m'ayoir envisagé avec attention , s*écria : Par saint Antoine de Pade ! voici le fils du bon ëcuyer Bias de Santillane. Oui vraiment, dit l'hôtesse, c'est lui-même; je le reconnois bien ; il n'a presque point changé : c'est €6 petit éveillé de Gil Bias , qui avoit plus d'esprit qu'il n'étoit gros. Il me semble que je le vois encore, qui vient avec sa bouteille chercher ici du vin pour le souper de son oncle.

Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mémoire; mais de grâce apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et mère ne sont pas sans doute dans une agréable situation. Gela n'est que trop véritable, répondit l'hôtesse : dans quelque état fameux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauriez TOUS imaginer des personnes qui soient plus à plaindre. Le bonhomme Gil Perez est devenu paralytique de la moitié du corps, et n'ira pas loin, selon toutes les apparences ; votre père, qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, il est dans ce moment entre la vie et la mort ; et votre mère, qui ne se porte pas trop bien, est obligée de servir de garde à l'un et à l'autre : telle est leur situation

Sur ce rapport, qui me fit sentir que j'étois fils, je laissai Bertrand avec mon équipage à l'hôtellerie; et, suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m' abandonner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que je parus devant mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence, avant que ses yeux eussent '' démêlé mes traits. Mon fils, me dit-elle tristement après m'avoir ' embrassé, venez voir mourir votre père; vous venez assez à temps ! pour être frappé de ce cruel spectacle. En achevant ces paroles,

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