‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 306 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE T · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE T

Madrid si promptement. Bien loin de juger d*une pièce que nous (Atendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu'elle n'est que dans la bouche des acteurs; quelque bien affectés que nous en soyons, nous suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous l'ayons lue; et véritablement elle ne nous fait pas toujours sur le papier le môme plaisir qu'elle nous a fait sur la scène.

Nous examinons donc scrupuleusement, poursuivit-il, un podme avant que de l'estimer; la réputation de son auteur, quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega môme et Galderon ^ donnoient des nouveautés, ils trouvoient des juges sévères dans leurs admirateurs qui ne les ont élevés au comble de la gloire qu'après avoir jugé qu'ils en étoient dignes.

Oh! parbleu, interrompit le chevalier de Saint-Jacques, nous ne sommes pas si timides que messieurs les Castillans. Nous n'attendons point, pour décider, qu'une pièce soit imprimée. Dès la première représentation nous en connoissons tout le prix. U n'est pas môme besoin que nous l'écoutions fort attentivement» n suffît que nous sachions que c'est une production de don Grabriel pour ôtre persuadés qu'elle est sans défaut. Les ouvrages de ce poëte doivent servir d'époque à la naissance du bon goût. Les Lope et les Galderon n'étôîent que des apprentis en comparaison de ce grand maître du théâtre. Le gentilhomme, qui regardoit Lopoet Galderon comme les Sophocle et les Euripide des Espagnols, fut choqué de ce discours téméraire. Il s'échauffa. Quel sacrilège dramatique ! s'écria-t-il d'un ton animé. Puisque vous m'obligez, messieurs, à juger sur une première représentation, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre don Gabriel. Loin de la regarder comme un dief-d'œuvre, je la trouve fort défectueuse. C'est un poëme farci de traits plus brillants que solides. Les trois quarts des vers sont mauvais ou mal rimes ', les caractères mal formés ou mal soutenus, et les pensées souvent très-obscures.

Les deux auteurs qui étoient à table, et qui, par une retenue

1. n eft érident que, sous les noms de Lope de Vega et de Galderon, Le Sage veot désigner ici Corneille et Racine, pour les mettre au-dessus de ce o«ni^ de theriaquBf dont les novateurs faisaient le poite à la mode et le grand maUreduthHtre.

î. Les vers mal rimes étaient en effet un des griefs articulés contre VoUaire-

par tel eooemis.

aossi louable que rare, n'avoient rieu dit de peur d'etre scwpçonnës de jalousie, ne purent s'empôcher d*applaudir des yen au sentiment du gentilhomme ; ce qui me ût juger que lev silence étoit moins un effet de la perfection de l'ouvrage que de leur politique. Pour les chevaliers, ils recommencèrent à kmr don Gabriel ; ils le placèrent môme parmi les dieux. Cette apo» théose extravagante et cette aveugle idolâtrie firent peitire patience au Castillan, qui, levant les mains au ciel, s'écria toat à coup comme par enthousiasme: 0 divin Lopede Yega, rareel sublime génie, qui avez laissé un espace immense entre vous et tous les Gabriel qui voudront vous atteindre ; et vous, nooeilea Calderon, dont la douceur élégante et purgée d'épique ot inimitable, ne craignez point tous deux que vos autels soint abattus par ce nouveau nourrisson des Muses 1 il sera bienbearaox si la postérité, dont vous ferez les délices comme vous faites les nôtres, entend parler de lui ^.

Cette plaisante apostrophe, à laquelle personne ne s'éloit attendu, fit rire toute la compagnie, qui se leva de table a belle humeur, et s'en alla. On me conduisit, par ordre de doB Alphonse, à Tappartement qui m'avoit été préparé. J y troani un bon lit, où ma seigneurie s'étant couchée s'endormit eo déplorant, aussi bien que le gentilhomme castillan, l'injusticeqoB les ignorants faisoient à Lope et à Calderon.

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