LIVRE X, CflAPITRE VIII. 55 i
à dix-huit ans, qui joignoit à des traits rëguHers 1» plus lau teint et les plus beaux yeux du monde. Elle n*éU)it vêtue le de serge ; mais une riche taille, un port majestueux, et des éces qui n'accompagnent pas toujours la jeunesse, relevoieui
simplicité de son habillement. Elle n'avoit point de coiffure, s cheveux ëtoient seulement noués par derrière avec un boulet de fleurs, à la façon des Laoédémoniennes. Lorsque je la vis entrer dans ma chambre, je fus aussi frappé I sa beauté que les paladins de la cour de Charlemagne le furent is appas d'Angélique; lorsque cette princesse parut devant eux. 1 lieu de recevoir Antonia d'un air aisé et de lui dire des loses flatteuses, au lieu de féliciter son père sur le bonheur avoir une si charmante fille, je demeurai étonné, troublé, inrdit ; je ne pus prononcer un seul mot, Scipion, qui s'aperçut ) mon désordre, prit pour moi la parole, et fit les frais des cuinges que je devois à cette aimable personne. Pour elle, qui ) fut point éblouie de ma figure en robe de chambre et en bont de nuit, elle me salua sans être embarrassée de sa contetnce, et me fit un compliment qui acheva de m'enchanter, loiqu'il fût des plus communs. Cependant, tandis que mon sectaire, Basile et sa fille faisoient réciproquement des civilités,
revins à moi, et, comme si j'eusse voulu compenser le stupide ience que j'avois gardé jusque-là, je passai d'une extrémité à lutre. Je me répandis en discours galants, et parlai avec tant ) vivacité, que j'alarmai Basile, qui, me considérant comme un >mme qui alloit tout mettre en usage pour déjà séduire Antonia, > hâta de sortir avec elle de mon appartement, dans la résolu- OD peut-être de la soustraire à mes yeux pour jamais. Scipion, se voyant seul avec moi, me dit en souriant : Seileur de Santillane, autre ressource pour vous contre l'ennui!
ne savois pas que votre fermier eût une fille si jolie; je ne ivois point encore vue, j'ai pourtant été deux fois chez lui. D ut qu'il ait grand soin de la tenir cachée, et je le lui pardonne. alepeste 1 voilà un morceau bien friand. Mais, ajouta-Uil, je ne ois pas qu'il soit nécessaire qu'on vous le dise; elle vous a abord ébloui, je m'en suis aperçu. Je ne m'en défends pas, lui 1 Ipondis-je. Ah 1 mon enfant, j'ai cru voir une substance céleste : le m'a tout à coup embrasé d*amour; la foudre est moins "ompte que le trait qu'elle a lancé dans mon cœur. Vous me ravissez, reprit mon secrétaire avec transport, en
m*apprenant que vous êtes enfin devenu amoureux. H vou manquoit une maîtresse pour jouir d*un parfait bonheur dans votre solitude. Grâce au ciel, vous y avez présentement toutes vos commodités I Je sais bien, continua-t-il, que nous aurons mi peu de peine à tromper la vigilance de Basile, mais c'est mon afl'aire ; et je prétends avant trois jours vous procurer un entretien secret avec Antonia. Monsieur Scipion, lui dis-je, peut-être pourriez-vous bien ne me pas tenir parole, quelque talent qoo vous ayez pour les amoureuses négociations ; mais c'est ce que je ne suis pas curieux d'éprouver. Je ne veux point tenter la vertu de cette fille, qui me parolt mériter que j'aie d'autres sentiments pour elle. Ainsi, loin d'exiger de votre zèle que vous m'aidiez à la déshonorer, j'ai dessein de l'épouser par votre entremise, pourvu que son cœur ne soit pas prévenu pour un autre. Je ne m'attendois pas, dit-il, à vous voir prendre si brusquement le parti de vous marier. Tous les seigneurs de village, à votre place, n'en useroient pas si honnêtement ; ils n'auroieot sur Antonia des vues légitimes qu'après en avoir eu d'autres inutilement. Au reste, ajouta-t-il, ne vous imaginez point que je condamne votre amour ; au contraire, je l'approuve fort. La'fille de votre fermier mérite l'honneur que vous lui voulez faire , si elle peut vous donner un cœur tout neuf et sensible à vos bontés. C'est, ajouta-t-il, ce que je saurai dès aujourd'hui par la conversation que j'aurai avec son père, et peut-être avec elle.
Mon confident étoit un homme exact à tenir ses promesses. Il alla voir secrètement Basile, et le soir il vint me trouver dans mon cabinet, où je l'attendois avec une impatience mêlée de crainte. Il avoit un air gai dont je tirai un bon augure. Si j'en crois, lui dis-je, ton visage riant, tu viens m'annoncer que je serai bientôt au comble de mes désirs. Oui, mon cher maître, me répondit-il, tout vous rit. J'ai entretenu Basile et sa fille; je leur ai déclaré vos intentions. Le père est ravi que vous ayez envie d'être son gendre ; et je puis vous assurer que vous êtes du goût d'Antonia. 0 ciel I interrompis-je tout transporté de joie ; quoi ! j'aurois le bonheur de plaire à cette aimable pe^ sonne ? N'en doutez pas, reprit-il , elle vous aime déjà. Je n'ai pas, à la vérité, tiré cet aveu de sa bouche; mais je m'en fie à la gaieté qu'elle a fait paroître quand elle a su votre dessein. Cependant , poursuivit-il, vous avez un rival. Un rival ! m'écriai-je en pâlissant. Que cela ne vous alarme point, me dit-il,