LIVRE X; CHAPITRE VIII
) rival ne vous enlèvera pas le cœur de votre maîtresse; c'est aitre Joachim, votre cuisinier. Ah ! le pendard, dis-je en faisant 1 éclat de rire; voilà donc pourquoi il a marqué tant de repulance à quitter mon service 1 Justement, répondit Scipion, il a 6 jours passés demandé en mariage Ântonia, qui lui a été >liment refusée. Sauf ton meilleur avis, lui répliquai-je, il est à "opos, ce me semble, de nous défaire de ce drôle-là, avant l'il apprenne que je veux épouser la fille de Basile ; un cuisier, comme tu sais , est un rival dangereux. Vous avez raison, partit mon confident, il faut en purger notre domestique par "écaution; je lui donnerai son congé dès demain matin ^ avant i*il se mette à l'ouvrage, et vous n'aurez plus rien à craindre
de ses sauces ni de son amour. Je suis pourtant, continua-t^il, I peu fâché de perdre un si bon cuisinier ; mais je sacrifie ma wrmandise à votre sûreté. Tu ne dois pas , lui dis-je , tant le gretter ; sa perte n*est point irréparable ; je vais faire venir de ilence un cuisinier qui le vaudra bien. En effet, j'écrivis austôt à don Alphonse ; je lui mandai que j'avois besoin d'un cuilier ; et dès le jour suivant il m'en envoya un qui consola abord Scipion.
Quoique ce zélé secrétaire m'eût dit qu'il s'étoit aperçu qu'Annia s'applaudissoit au fond de son âme d'avoir fait la conquête j son seigneur, je n'osois me fier à son rapport. J'appréhendois i*il ne se fût laissé tromper par de fausses apparences. Pour i être plus sûr , je résolus de parler moi-môme à la belle Annia. Dans ce dessein, je me rendis chez Basile , à qui je confinai ce que mon ambassadeur lui avoit dit. Ce bon laboureur, >mme simple et plein de franchise, après m'avoir écouté , me moigna que c'étoit avec une extrême satisfaction qu'il m'ac- »rdoit sa fille; mais, ajouta-t-il, ne croyez pas au moins que ) soit à cause de votre titre de seigneur de village. Quand vous ) seriez encore qu'intendant de don César et de don Alphonse,
vous préfërerois à tous les autres amoureux qui se présentedent ; j'ai toujours eu de l'inclination pour vous, et tout ce li me fâche, c'est qu' Antonia n'ait pas une grosse dot à vous )porter. Je ne lui en demande aucune, lui dis-je ; sa personne ;t ie seul bien où j'aspire. Votre serviteur très-humble, s'éîa-t-il, ce n'est point là mon compte ; je ne suis point un leux pour marier ainsi ma fille. Basile de Buenotrigo est en at, Dieu merci! de la doter; et je veux qu'elle vous donne à
souper, si vous lui donnez à dîner. En un mot, le revenu de ce château n*est que de cinq cents ducats ; je le ferai monter à mille, en faveur de ce mariage.
J'en passerai par tout ce qu'il vous plaira, mon cher Basile, lui rép]iquai-je; nous n'aurons point ensemble de dispute d'intérêt. Nous sommes tous deux d'accord ; il ne s'agit plus que d'avoir le consentement de votre ûlle. Vous avez le mien , me dit-il; est-ce que cela ne suffit point? Pas tout à fail, lui répondis-je ; si le vôtre m'est nécessaire, le sien l'est aussi. Le sien dépend du mien, reprit-il ; je voudrois bien qu'elle osât souffler devant moi ! Antonia, lui repartis-je, soumise à l'autorité paternelle, est prête sans doute à vous obéir aveuglément; mais je ne sais si dans cette occasion elle le fera sans répugnance; et, pour peu qu'elle en eût, je ne me consolerois jamais d'avoir fait son malheur; enfin ce n'est pas assez que j'obtienne de vous sa main, il faut qu'elle souscrive au don que vous m'en faites. Oh dame! dit Basile, je n'entends pas toutes -ces philosophies : parlez vous-même à Antonia, et vous verrez, ou je me trompo fort, qu'elle ne demande pas mieux que d'être votre femme. Ea achevant ces paroles, il appela sa ûlle, et me laissa un momeot avec elle.
Pour profiter d'un temps si précieux, j'entrai d'abord en matière : Belle Antonia, lui dis-je, décidez de mon sort. Quoique j'aie l'aveu de votre père, ne vous imaginez pas que je veuille m'en prévaloir pour faire violence à vos sentiments. Quelque charmante que soit votre possession, j'y renonce si vous me dites que je ne la devrai qu'à votre seule obéissance. C'est ce que jo n'ai garde de vous dire, me répondit Antonia en rougissant un peu; votre recherche m'est trop agréable pour qu'elle me puisse faire de la peine, et j'applaudis au choix de mon père, au lieu d'en murmurer. Je ne sais, continua- t-el le, si je fais bien ou mal de vous parler ainsi ; mais si vous me déplaisiez, je serois assez franche pour vous l'avouer ; pourquoi ne pourroisje pas vous dire le contraire aussi librement?
A ces mots, que je ne pus entendre sans en être charmé, je mis un genou à terre devant Antonia ; et, dans l'excès de mon ravissement, lui prenant une de ses belles mains, je la baisai d'un air tendre et passionné. Ma chère Antonia, lui dis-je, votre franchise m'enchante; continuez, que rien ne vous contraigne; vous parlez à votre époux : que votre âme se découvre tout ea-