LIVRE X, CHAPITRE X. 5Cf
oreille attentive à son récit, qui ne pouvoit faire sur nous qu'un bon effet, soit en nous divertissant, soit en nous excitant au sommeil.
Je serois, dit Scipion, le flls d*un grand de la première classe, ou tout au moins de quelque chevalier de Saint-Jacques ou d'Alcantara, si cela eût dépendu de moi : mais comme on ne se choisit point un père, vous saurez que le mien, nommé Torribio Scipion, étoit un honnête archer de la sainte Hermandad. En allant et venant sur les grands chemins où sa profession l'obligeoit d'être presque toujours, il rencontra par hasard un jour, entre Guença et Tolède, une jeune Bohémienne qui lui parut fort jolie. Elle étoit seule, à pied, et portoit avec elle toute sa fortune dans une espèce de havre-sac qu'elle avoit sur le dos.^ Où allez-voua ainsi, ma mignonne? lui dit-il en adoucissant sa voix, qu'il avoit naturellement très-rude. Seigneur cavalier, lui répondit-elle, je vais à Tolède, où j*espère gagner ma vie de façon ou d'autre en vivant honnêtement. Vos intentions sont louables, reprit-il, et je ne doute pas que vous n*ayez plus d'une corde à votre arc. Oui, Dieu merci, repartit-elle, j'ai plusieurs talents; entre autres, je sais composer des pommades et des essences fort utiles aux dames; je dis la bonne aventure, je fais tourner le sas pour retrouver les choses perdues, et montre tout ce qu*on veut dans le miroir ou dans le verre.
Torribio, jugeant qu une pareille fille étoit un parti très-avantageux pour un homme tel que lui, qui avoit de la peine à vivre de son emploi, quoiqu'il sût fort bien le remplir, lui proposa de rëpouser. La Bohémienne n'eut garde de mépriser les vœux d'un officier de la sainte confrérie; elle accepta la proposition avec plaisir. Cela étant arrêté entre eux, ils se rendirent tous deux en diligence à Tolède, où ils se marièrent, et vous voyez en moi le digne fruit de ce noble hyménée. Ils s'établirent dans un faubourg, où ma mère commença par débiter des pommades et des essences; mais, ne trouvant pas ce trafic assez lucratif, elle fit la devineresse. C'est alors qu'on vil pleuvoir chez elle les ecus et les pistoles : mille dupes de Tun et de l'autre sexe mirent bientôt en réputation la Coscolina; c'est ainsi que se nommoit la Bohémienne. Il venoit tous les jours quelqu'un la prier d'employer pour lui son ministère : tantôt c'étoit un neveu indigent qui vouloit savoir quand son oncle, dont il étoit l'unique héritier, partiroit pour Tautre monde; et tantôt c'étoit uiv^ M<^ o^
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souhaitoit d'apprendre si un cavalier dont elle reconnoissoit les soins, et qui lui promettoit de l'épouser, lui tiendroit parole.
Vous observerez, s'il vous plaît, que les prédictions de mt mère étoient toujours favorables aux personnes à qui elle les faisoit : si par hasard elles s'accomplissoient, à la bonne heure; et si Ton venoit lui reprocher que le contraire de ce qu'elle avdt prédit étoil arrivé, elle répondoit froidement qu'il falloit tfeii prendre au démon, qui, malgré la force des conjurations qu'elle employ oit pour l'obliger à révéler l'avenir, a voit quelquefois la malice de la tromper.
Lorsque, pour l'honneur du métier, ma mère croyoit devoir faire paroître le diable dans ses opérations, c'étoit Torribio Scipion qui fUisoit ce personnage, et qui s'en acquittoit parfaitement bien, la rudesse de sa voix et la laideur de son visage loi donnant un air convenable à ce qu'il représentoit. Pour pen qu'on fût crédule, on étoit épouvanté de la figure de mon pèie. Mais un jour, par malheur, il vint un brutal de capitaine qv voulut voir le diable, et qui lui passa son épée au travers di corps. Le saint-offîce, informé de la mort du diable, envoya sa officiers chez la Coscolina, dont ils se saisirent, aussi bien que dB tous ses effets; et moi, qui n'avois alors que sept ans, je fus rois à l'hôpital de los Ninos^. Il y avoit dans cette maison de chahtables ecclésiastiques, qui, bien payés pour avoir soin de l'éducation des pauvres orphelins, prenoient la peine de leur montrera lire et à écrire. Il crurent remarquer que je promottois beaucoup, ce qui fut cause qu'ils me distinguèrent des autres, et me choisirent pour faire leurs commissions. Ils m'envoyoient en ville porter leurs lettres; j'allois et venois pour eux, et c'étoit moi qui répondois leurs messes. Par reconnoissance, ils entreprirent de m'enseigner la langue latine; mais ils s'y prirent trop rudement, et me traitèrent avec tant de rigueur, malgré les petits services que je leur rendois, que, ne pouvant y résister, je m'échappai un beau jour en faisant une commission; et, bieo loin de retourner à l'hôpital, je sortis même de Tolède parlefa» bourg du côté de Seville.
Quoique j'eusse à peine alors neuf ans accomplis, je s«itûi* déjà le plaisir d'être libre et maître de mes actions. J'étoissans argen/. et sans pain : n'importe; ^'e n'avois. poiat de leçons à élu*