LIVRE X, CHAPITRE X
dier ni de thèmes à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes commencèrent à refuser le service. Je n'avoîs point encore fait de si longs voyages. Il fallut m'arréter pour me reposer. Je m'assis au pied d'un arbre qui bordait le grand chemin ; là, pour m'amuser, je tirai mon rudiment que j'avois dans ma poche, et le parcourus en badinant ; puis, venant à me souvenir des férules et des coups de fouet qu'il m'avoit fait recevoir, j'en déchirai les feuillets en disant avec colère : Ah! chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs ! Tandis que j*assouvissois ma vengeance en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons et de conjugaisons, il passa par là un ermite à barbe blanche, qui portoit de larges lunettes, et qui avoit un air vénérable. 11 s'approcha de moi ; et, s'il me considéra fort attentivement, je l'examinai bien aussi. Mon petit homme, me dit-il avec un souris, il me semble que nous venons tous deux de nous regarder bien tendrement, et que nous ne ferions pas mal de demeurer ensemble dans mon ermitage, qui n'est qu'à deux cents pas d'ici. Je suis votre serviteur, lui répondis-je assez brusquement, je n'ai aucune envie d'être ermite. A cette réponse, le bon vieillard ût un éclat de rire, et me dit en m'embrassant : il ne faut pas, mon fils, que mon habit vous fasse peur ; s'il n'est pas beaUy il est utile ; il me rend seigneur d'une retraite charmante et des villages voisins, dont les habitants m'aiment ou plutôt m'idolâtrent. Venez avec moi, ajouta-t-il, et ne craignez rien ; je vous revêtirai d'une jaquette semblable à la mienne. Si vous vous <ea trouvez bien, vous partagerez avec moi les douceurs de la vie que je mène; et, si vous ne vous en accommodez point, non-seulement il vous sera permis de me quitter, mais vous pouvei môme compter qu'en nous séparant je ne manquerai pas de vous faire du bien.
Je me laissai persuader, et je suivis le vieil ermite, qui, chemin faisant, me fit plusieurs questions, auxquelles je répondis avec une ingénuité que je n'ai pas toujours eue dans la suite. En arrivant à l'ermitage, il me présenta quelques fruits que je dévorai, n'ayant rien mangé de toute la journée qu'un morceau de pain sec, dont j'avois déjeuné le matin à l'hôpital. Le solitaire, me voyant si bien jouer des mâchoires, me dit : Courage, mon enfant, ne ménage point mes fruits : j'en ai, grâce au ciel, une ample provision. Je ne t'ai pas amené ici pour te faire mourir de faim. Ce qui étoit très-véritable ; car, une heure après notre ar-
rivée, il alluma du feu, embrocha un gigot de mouton ; et, tandis que je tournois la broche, il dressa une petite table, qu'il couvrit d'une serviette assez malpropre, et sur laquelle il mit deux couverts, l'un pour lui et l'autre pour moi.
Quand la viande fut cuite, il la tira de la broche, et en coupa quelques pièces pour notre souper, qui ne fut pas un repas de ' brebis, puisque nous bûmes d'un excellent vin dont il avoit aussi une bonne provision. Eh bien! mon poulet, me dit-il lorsque nous fûmes hors de table, es-tu content de mon ordinaire? ne vaut-il pas bien celui de ton hôpital? Voilà de quelle façon to seras traité tous les jours, si tu demeures avec moi. Au reste, poursuivit-il, tu ne feras dans cet ermitage que ce qu'il te plaira. J'exige de toi seulement que tu m'accompagnes toutes les fois que j'irai quêter dans les villages voisins; tu me serviras à conduire un bourriquet chargé de deux paniers, que les paysans charitables remplissent ordinairement d'œufs, de pain, de viande et de poisson. Je ne te demande que cela. Il me semble que ce n'est pas trop exiger de toi. Oh ! je ferai, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne m'obligiez point à apprendre le latin. Le frère Chrysostome, c'étoit le nom du vieil ermite, ne put s'empêcher de rire de ma naïveté, et m'assura de nouveau qu'il ne prélendoit pas gêner mes inclinations.
Nous allâmes dès le lendemain à la quête avec l'ânon, que je menois par le licou. Nous fîmes une copieuse récolte, chaque paysan se faisant un plaisir de mettre quelque chose dans nos paniers. L'un y jetoit un pain entier, l'autre une grosse pièce de lard , celui-ci une oie farcie, celui-là une perdrix. Que vous dirai-je, nous apportâmes au logis des vivres pour plus de huit jours ; ce qui marquoit bien l'amitié et l'estime que les villageois avoient pour le frère. Il est vrai qu'il leur étoit d'une grande utilité : il leur donnoit des conseils quand ils venoient le consulter; il remettoit la paix dans les ménages où régnoit la discorde, et marioit les filles qui lui paroissoient fatiguées du célibat; savoit-il que deux riches laboureurs étoient mal ensemble, il les alloit voir, et il faisoit si bien qu'il les réconcilioit ; enfin, il avoit des remèdes pour mille sortes de maladies, et apprenoit des oraisons aux femmes qui souhaitoient d'avoir des enfants.
Vous voyez, par ce que je viens de dire, que j'étois bien nourri dan^ mon ermitage. Je n'y étois pas plus mal couché; étendu