‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 327 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE X

ety comme il leur falloit un garçon de mon âge pour faire le rôle du jeune roi de Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le majordome, qui se piquoit de déclamation, se chargea de m'exercer; et, après m'avoir donné quelques leçons, il assura que je ne serois pas celui qui s'en acquitteroit le plus mal. Comme c'étoit le patron qui faisoit la dépense de la fôte , vous vous imaginez bien qu'on n'épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On fit dans les ailes un lit de gazon , sur lequel je devois paroître endormi, quand les Maures viendroient se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lorsque les acteurs furent en état de représenter la pièce, l'archevêque fixa le jour de la représentation, et se fit un plaisir de prier les seigneurs et les dames les plus considérables de la ville de s'y trouver.

Ce jour venu, chaque acteur ne s'occupa que de son habillement. Pour le mien, il me fut apporté par un tailleur accompagné de notre majordome, qui, s'étant donné la peine de me faire répéter mon rôle, se faisoit un devoir de me voir habiller. Le tailleur me revêtit d'une riche robe de velours bleu, garnie de galons et de boutons d'or, avec des manches pendantes, ornées de franges du même métal; et le majordome lui-même me posa sur la léte' une couronne de carton , parsemée de quantité de perles fines mêlées de faux diamants. De plus, ils me mirent une ceinture de soie couleur de rose à fleUrs d'argent; et à chaque chose dont ils me paroient, il me sembloit qu'ils me prêtoient des ailes pour m'envoler et m'en aller. Enfin la comédie commença sur la fin du jour. Le jeune roi de Léon paroît d'abord dans la pièce, et fait un long monologue. Gomme c'étoit moi qui faisois ce personnage, j'ouvris la scène par une tirade de vers qui aboutissoit à dire que, ne pouvant me défendre des charmes du sommeil, j'allois m'y abandonner. En même temps je me retirai dans les coulisses, et me jetai sur le lit de gazon qui m'y avoit été préparé ; mais au lieu do m'y endormir, je me mis à rêver aux moyens -de pouvoir gagner la rue, el me sauver avec mes habits royaux. Un petit escalier dérobé, par où l'on déscendoit sous le théâtre et dans la salle, me parut propre à l'exécution de mon dessein. Je me levai légèrement, et, voyant que personne ne prenoit garde à moi , j'enfilai cet escalier qui me conduisit dans la salle dont je gagnai la porte, en criant ?

Placet place y je vais changer d^habit. Chacun se rangea pour me laisser passer; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, mon ami.

E fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j'étois. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m'embrassant avec d'autant plus de joie qu'il se flattoit de la douce espérance d'avoir part aux dépouilles du roi Léon , il me félicita d'avoir fait un si beau coup, et me dit que, si je ne me démentois pas dans la suite , je ferois un jour du bruit dans le monde par mon esprit. Après nous être égayés tous deux et bien épanoui la rate, je dis au brave : Que ferons-nous de oe riche habillement? Que cela ne vous embarrasse point, me répondit-il. Je connois un honnête fripier qui, sans témoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu'on veut lui vendre, poorm qu'il y trouve bien son compte. Demain matin j'irai le chercher, et je vous l'amènerai ici. En effet, le jour suivant le brave sortil de grand matin de sa chambre, où il me laissa au lit , et revint deux heures après avec le fripier, qui portoit un paquet de toile jaune. Mon ami , me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnei de Ségovie, fripier plein d'honneur et de bonne foi , s'il en fut jamais, et qui, malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. Il va vous dire au juste ce que vaut l'habillement dont vous voulez vous défaire, et vous pourrez vous en tenir à son estimation. Oh! pour cela, oui, dit le fripier, Il faudroit que je fusse un grand misérable, pour priser une chose au-dessous de sa valeur. C'est ce qu'on ne m'a point encore reproché, Dieu merci, et ce qu'on ne reprochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta* t-il, les hardes que vous avez envie de vendre; je vous dirai en conscience ce qu'elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n'est plus magniQque; remarquer la beauté de ce velours de Gênes et la richesse de cette garniture. J'en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l'habit avec beaucoup d'attention ; rien n'est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à celte couronne? reprit mon ami. Si elles étoient plus rondes, répondit Ybagnez, elles seroîent inestimables; cependant, telles qu'elles sont, je les trouve fort belles, et j'en suis aussi content que du reste. J'en demeure d'accord, coiilmu^-\.-\\^ ^t Vaime à rendre justice. Uo

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