‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 326 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE X. S · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE X. S

le joueur, remarquant, que j'avois plus de malice qu'il n'avoit cru, me dit, en me donnant mon congé d'un air froid : Allez, monsieur Scipion, que le ciel vous conduise! vous avez trop d'esprit pour votre âge. Je n'aime point à jouer avec des gens qui ont tantôt une carte de plus et tantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajouta-t-il en changeant de ton, de peur que je ne vous fasse chanter sans solfier.

Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je m*ëloignai de lui dans le moment, mourant de peur qu'il ne me fit quitter mon habit, qu'heureusement il me laissa. Je marchois le long des rues en rêvant où je pourrois, avec deux réaux que j'avois pour tout bien, aller gîter. J'arrivai à la porte de l'archevêché; et, comme on travailloit alors au souper de Monseigneur, il sortoit des cuisines une agréable odeur qui se faisoit sentir d'une lieue à la ronde. Peste! dis-je en moi-même, je m'accommoderois volontiers de quelqu'un de ces ragoûts qui prennent au nez; je me contenlerois même d'y tremper les quatre doigts et le pouce. Mais quoi! ne puis-je imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que humeç la fumée? Pourquoi non? cela ne paroît pas impossible. Je m'échauffai l'imagination là-dessus ; et, à force de rêver, il me vint dans l'esprit une ruse que j'employai sur-le-champ, et qui réussit. J'entrai dans la cour du palais archiépiscopal, en courant vers les cuisines, et en criant de toute ma force : Au secours! au secours! comme si quelqu'un m'eût poursuivi pour m' assassiner.

À mes cris redoublés, maître Diego, le cuisinier de l'archevêque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause ; et, ne voyant personne que moi , il me demanda pour quel sujet je criois si fort. Ah! seigneur, lui répondis-je en faieant toutes les démonstrations d'un homme épouvanté, par saint Polycarpel sauvez-moi, je vous prie, de la fureur d'un spadassin qui veut me tuer. Où est-il donc ce spadassin? s'écria Diego. Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je ne vois pas un chat à vos trousses. Allez, mon enfant, rassurez-vous ; c'est apparemment quelqu'un qui a voulu vous faire peur pour se divertir, et qui a bien fait de ne pas vous suivre dans ce palais, car nous lui aurions pour le moins coupé les oreilles. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n'est pas pour rire qu'il m'a poursuivi. C'est un grand pendard qui vouloit me dépouiller, et je suis sûr qu'il m'attend dans la rue. Il vous y attendra donc longtemps, repritril,

puisque vous demeurerez ici jusqu'à demain. Vous y eouperez et coucherez avec nos marmitons , qui vous feront faire bonne

chère.

Je fus transporté de joie quand j*entendis ces dernières paroles; et ce fut pour moi un spectacle ravissant, lorsque, ayant été conduit par maître Diego dans les cuisines, j'y vis les préparatife pour le souper de Monseigneur. Je comptai jusqu'à quinze p^sonnes qui en étoient occupées ; mais je ne pus nombrer les mets qui s'offrirent à ma vue, tant la Providence avoit soin d'en pourvoir l'archevêché ! Ce fut alors que, respirant à plein nez la fumée des ragoûts que je n'avois sentis que de loin, j'appris à connoitre la sensualité. J'eus l'honneur de souper et de coucher avec les marmitons, qui véritablement me régalèrent, et dont je gagnai si bien Tamitié, que le jour suivant, lorsque j'allai remercier maître Diego de m'avoir donné si généreusement un asile, il me dit : Nos garçons de cuisine m'ont témoigné tous qu'ils seroient ravis de vous avoir pour camarade, tant ils trouvent à leur gré votre humeur ! De votre côté, seriez- vous bien aise d'être leur compagnon? Je cépondis que, si j'avois ce bonheur-là, je me croirois au comble de mes vœux. Si cela est, reprit-il, mon ami. regardez-vous dès à présent comme un officier de Tarchevèché. A ces mots, il me conduisit et me présenta au majordome, qui sur mon air éveillé, me jugea digne d'être reçu parmi les fouilleau-pot.

Je ne fus pas plutôt en possession d'un emploi si honorable, que maître Diego , suivant l'usage des cuisiniers des grandes maisons qui envoient secrètement des viandes à leurs mignonnes, me choisit pour porter chez une dame du voisinage tantôt des longes de veau, et tantôt de la volaille ou du gibier. Cette bonne dame étoit une veuve de trente ans tout au plus, très-jolie, trèsvive, qui avoit tout l'air de n'être pas exactement fidèle à son cuisinier. Cependant il ne se contentoit pas de lui fournir de la viande, du pain, du sucre et de l'huile; il faisoit aussi sa provision de vin , et tout cela aux dépens de Monseigneur l'archevôque.

J'achevai de me dégourdir dans le palais de Sa Grandeur, oà je fis un tour assez plaisant, et dont on parle encore aujoor d'hui dans Seville. Les pages et quelques autres domestique^ pour célébrer l'anniversaire de Monseigneur, s'avisèrent de vouloir représenter une comédie. Ils choisirent celle des Benavides;

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