‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 338 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XII

pr^idre ëtoit formée par tant d'actes réitérés, qu'elle n'étoit pas aisée à vaincre. Cependant j'espérois en venir à bout, ayant souvent ouï dire que, pour devenir vertueux, il ne falloit que le vouloir véritablement. J'entrepris donc ce grand ouvrage, et le ciel sembla bénir mes efforts; je cessai de regarder d'un œil de cupidité le coffre-fort du vieux marchand ; je crois même qu'il n'eût tenu qu'à moi d'en tirer des sacs, que je n'en aurois rien fait. J'avouerai pourtant qu'il y auroit eu de l'imprudence à mettre à cette épreuve mon intégrité naissante; aussi Velasquez s'en garda bien.

Don Manrique de Medrana, jeune gentilhomme, et chevalier de l'ordre d'AIcantara, venoit souvent au logis. Nous avions sa pratique, qui étoit une de nos plus nobles, si elle n'étoit pas une de nos meilleures. J'eus le bonheur de plaire à ce cavalier, qui, toutes les fois qu'il me rencontroit, m'agaçoit toujours pour me faire parler, et paroissoit m'écouter avec plaisir. Scipion, me dit-il un jour, si j'avois un laquais de ton humeur, je croirois posséder un trésor ; et, si tu n'appartenois pas à un homme que je considère, je n'épargnerois rien pour te débaucher. Monsieur, lui répondis-je, vous auriez peu de peine à y réussir; car j'aime d'inclination les personnes de qualité ; c'est mon foible : leurs manières aisées m'enlèvent. Cela étant, reprit don Manrique, je veux prier le seigneur Baltazar de consentir que tu passes de son service au mien : je ne crois pas qu'il me refuse cette grâce. Véritablement Velasquez la lui accorda d'autant plus facilement, qn'il ne croyoit pas la perte d'un laquais fripon irréparable. De mon côté, je fus bien aise de ce changement, le valet d'un bourgeois ne me paroissoit qu'un gredinen comparaison du valet d'un chevalier d'AIcantara.

Pour vous faire un portrait fidèle de mon nouveau patron, je vous dirai que c'étoit un cavalier doué de la plus aimable figure, et qui revenoit à tout le monde par la douceur de ses mœurs et par son bon esprit. D'ailleurs, il avoit beaucoup de valeur et de probité : il ne lui manquoit que du bien ; mais , cadet d'une maison plus illustre que riche, il étoit obligé de vivre aux dépens d'une vieille tante qui demeuroit à Tolède, et qui, l'aimant comme un fils , avoit soin de lui faire tenir l'argent dont il avoit besoin pour s'entretenir. 11 étoit toujours vôtu proprement : on le recevoit fort bien partout. Il voyoit les principales dames de la ville, ( t entre autres la jnarquise d'Almenara. C'étoit une veuve de

soixante-douze ans, qui, par ses manières engageantes et les agréments de son esprit, attiroitchez elle toute la noblesse de Cordoue: les hommes ainsi que les femmes se plaisoient à son entretien, et Ton appeloit sa maison la bonne compagnie.

Mon maître étoit un des plus assidus courtisans de cette dame. Un soir qu'il venoit de la quitter, il me parut avoir un air animé qui ne lui éloit pas ordinaire. Seigneur, lui dis-je, vous paroissez bien agité ; votre fidèle serviteur peutril vous en demander la cause? Ne vous seroit-il point arrivé quelque chose d'extraordinaire ? Le chevalier sourit à celte question, et m'avoua qu'effectivement il étoit occupé d'une conversation sérieuse qu'il veooit d'avoir avec la marquise d'Almenara. Je voudrois bien, lui disje en souriant, que cette mignonne septuagénaire vous eût fait une déclaration d'amour. Ne pense pas te moquer, me répondit-il; apprends, mon ami, que la marquise m'aime. Chevalier, m'a-t-dle dit, je connois votre peu de .fortune comme votre noblesse;' j'ai de l'inclination pour vous, et j'ai résolu de vous épouser pour vous mettre à votre aise, ne pouvant honnêtement vous enrichir d'une autre manière. Je sais bien que ce mariage me donnera dans le monde un ridicule ; qu'on tiendra sur mon compte des discours médisants; et qu'enfln je passerai pour une vieille folle qui veut se remarier. N'importe, je prétends mépriser les caquets pour vous faire un sort agréable : tout ce que je crains, a-t-elle ajouté, c'est que vous n'ayez de la répugnance à répondre à mes intentions.

Voilà, poursuivit le chevalier, ce que m'a dit la marquise; j'en suis d'autant plus étonné, que c'est la femme de Cordoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je fait réponse que j'étois surpris qu'elle me fit l'honneur do me proposer sa main, elle qui avoit toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu'au bout son veuvage. A quoi elle a reparti qu'ayant des biens considérables, elle étoit bien aise de son vivant d'en faire part à un honnête homme qu'elle chérissoit. Vous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fossé? En peux-tu douter? me répondit-il. La marquise a des biens immenses, avec lesqualilé? du cœur et de l'esprit. 11 faudroit que j'eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.

J'approuvai fort le dessein où mon maître étoit de profiter d'une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui con-

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