‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 345 sur 429 · LIVRE X, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XII

me donna ; enfin nous nous attachâmes Tun à l'autre. Pardonnez-moi cet aveu, ma chère Beatrix; comme je vous croyois Infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches.

Cependant le docteur don Ignacio se prëparoit à partir pour [yr^tiade. Sa parente et moi, effrayés de la prochaine séparation |ui nous menaçoit, nous eûmes recours à un expédient qui nous Hi préserva : je feignis d'être malade, je me plaignis de la tête, je noe plaignis de la poitrine, et je fis toutes les démonstrations l'un homme accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un médecin, ce qui me fit trembler, m'imaginant que cet Bippocrate alloit s'apercevoir que je n'étois point malade; mais beureusement, et comme s'il eût été d'accord avec moi, il mp dit bonnement, après m'avoir bien observé, que ma maladie étoit plus sérieuse qu'on ne pensoit, et que, selon les apparences, je garderois longtemps la chambre. Le docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale^ ne jugea point à propos de retarder son départ : il aima'mieux prendre un autre garçon pour le servir; il se contenta de m'abandonner aux soins d'une garde, à laquelle il laissa une somme d'argent pour m'enterrer si je mourois, ou pour récompenser mes services si je revenois de ma maladie.

Sitôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade, je fus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai, je congédiai mon médecin qui avoit tant de pénétration, et je me défis de ma garde, qui me vola plus de la moitié des espèces qu'elle devoit me remettre. Tandis que je faisois ce personnage, Gatalina en jouoitun autre auprès de dona Anna de Guevara, sa maîtresse, à laquelle, faisant entendre que j'élois admirable pour l'intrigue, elle mit dans l'esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame la nourrice, à qui l'amour des richesses faisoit souvent former des mitreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me reçut parmi ses domestiques, et ne tarda guère à m'éprouver. Elle me donna des commissions qui demandoient un peu d'adresse, et sans vanité je ne m'en acquittai point mal ; aussi fut-elle autant satisfaite de moi que j'eus lieu d'être mécontent d'elle. La dame étoit si avare, qu'elle ne me faisoit pas la moindre part des fruits qu'elle recueilloit de mou industrie et de mes peines. Elle s'imaginoit qu'en me payant exactement mes gages, elle en usoit avec moi assez généreusement. Cet excès d'avarice me déplut et m'auroit bientôt fait sortir de chez cette dame, si je n'eusse été

retenu par les bontés de Catalina, qui, s'enflamaïaDt de plnsct plus tous les jours, me proposa formellement de Tépouser.

Doucement, lui dis-je, mon adorable, cette cérémonie 119 se peut faire entre nous si promptement; il faut auparavant qoe j'apprenne la mort d'une jeune personne qui vous a prévenue, «t dont je suis devenu l'époux pour mes péchés. A d'autres, me 1^ pondit Gatalina ; je ne suis point assez crédule pour ajouter loi à ce que vous dites ; vous voulez me faire accroire que vous éUs marié ; et pourquoi? pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disois la vérité ; mon aveu sincère lui parut une défaite, et, s'en trouvant offensée, elle changea de manièns à mon égard. Nous ne nous brouillâmes point; mais notre commerce se refroidit à vue d'œil. et noufi n'<)iimes plus l'un pour l'autre que des égards de oienseance et d'honnêteté.

Dans cette conjoncture j'appris qu'il falloit un laquais au seigneur Gil Bias de Santillane, secrétaire du preoiier ministre de la couronne d'Espagne; et ce poste me flatta d'autant plus, qu'oD m'en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de SantiUane, me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garçon chéri du duc de Lerme, et qui, par conséquent, De sauroit manquer de pousser loin sa fortune : d'ailleurs il a le cœur généreux ; en faisant ses affaires, vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point cette occasion; j'allai me présenter au seigneur Gil Bias, pour qui d'abord je me sentis naître de l'inclination, et qui m'arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai pointa quitter pour lui madame la nourrice ; et il sera, s'il plait au ciel, le dernier de mes maîtres.

Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis , m'adressant la parole : Seigneur de Santillane, continua-t-il, c'est à vous que je m'adresse à présent; faites-moi la grâce de témoigner à ces dames que vous m'avez toujours connu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J'ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Goscolina a purgé ses mœurs, et faitsuc^ céder de vertueux sentiments à ses mauvaises inclinations.

Oui, mesdames, dis-je alors, c'est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion a été un vrai Picaro^ il s'est depuis si bien corrigé, qu'il est devenu le modèle d'un parfait domestique. Bien loin d'avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu'il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je

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