LIVRE X, CHAPITRE XII. 5i
aient que je ne m'y étois attendu. Le jour suivant, do grand matin, après avoir payé mon hôte aussi grassement ques*iî m*eût fort bien traité, je m'éloignai d'IIlescas, l'imagination encore si remplie du civet, que je prenois pour des chats tousles animaux que j'apercevois.
J'arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt qtlé j'etis satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du âoleil. Mes yeux, quoique accoutumés au grand monde, ne Ifidssèrent pas d'être éblouis du concours de seigneurs qu'on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J'adirfirai la prodigieuse quantité de carrosses, et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étoient à la suite des grands. Mon admiration redoubla, lorsque, étant allé au lever du roi, j'aperçus ce monarque environné de ses courtisans. Je fus charmé de ce spectacle, et je dis en moi-même : Quel éclat ! quelle grandeur! je ne m'étonne plus d'avoir our dire qu'il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence ; je suis ravi d'y être venu ; j'ai un pressentiment que j'y ferai quelque chose. Je n*y fis pourtant rien que quelques connoissances infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent, et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Sdlamanque, qu'une afi'aire de famille avoit attiré à Madrid où il étoit né, et que le hasard me fit connoître. Je devins son fùctotum, et je le suivis à son université lorsqu'il y retourna.
Mon nouveau patron se nommoit don Ignacio de Ipigna. Il pfeûoit de don pour avoir été précepteur d'un duc qui lui faisoit pâi* reconnoissance une pension à vie; ce n'est pBS tout; il en âvôit une autre comme professeur éraérite de collège ; et, de plus, il avoit tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles par les livres de morale dogmatique qu'il avoit coutume de faire imprimer. La manière dont il composoit ses ouvrages mérite bien qu'on en fasse mention. L'illustre don Ignacio passoit presque toute la journée à lire les auteurs hébreux, grecs et latins, et à mettre sur un petit carré de papier chaque apophthegme ou pensée brillante qu'il y trouvoit. A mesure qu'il remplissoit des carrés, il m'employoit à les enfiler dans un fil de fer en forme de guirlande, et chaque guirlande formoit un tome. Que nous faisions de mauvais livres I il ne se passoit guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes, et aussitôt la presse en gémissoit : ce au'il y a de plus surprenant, c'est que
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ces compilations ee donnoient pour des nouveautés ; et, si les critiques s*avisoient de reprocher à l'auteur qu'il pilloit les anciens^ il leur répondoit avec une orgueilleuse effronterie : Furto lœtamurinipso^.
Il ëtoit aussi grand commentateur, et il y avoit tant d'érudition dans ses commentaires, qu'il faisoit souvent des remarques sur des choses qui n'étoient pas dignes d'être remarquées, comme sur ses carrés de papier il écrivoit quelquefois très-mal à propos des passages d'Hésiode et d'autres auteurs ; néanmoins, avec tout cela^je ne laissai pas de profiter chez ce savant; il y auroit de l'ingratitude à n'en pas convenir. J'y perfectionnai moo écriture à force de copier ses ouvrages ; et si, me traitant en élève plutôt qu'en valet, il eut soin de me former l'esprit, il ne négligea point mes mœurs. Scipion, me disoit-il quand par ht- »ard il entendoit dire que quelque domestique avoit fait une fri- ^onnerie, prends bien garde, mon enfant, de suivre le maavais exemple de ce fripon. Il faut qu'un valet serve son maître avec autant de fidélité que de zèle, et s'efforce de devenir vertueux par le travail, s'il a le malheur de ne l'être point par nature. En un mot, don Ignacio ne perdoit aucune occasion de me porter i la vertu; et ses exhortations faisoient sur moi un si bon eflTet, que je n'eus pas la moindre tentation de lui jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.
J'ai déjà dit que le docteur Ipigna étoit originaire de Madrid; il y avoit une parente appelée Catalina, qui étoit femme de chambre de madame la nourrice. Cette soubrette, qui est la môme dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovie le seigneur de Santillane, ayant envie de rendre service à don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lerme. Ce mmistre le fit nommer à l'archidiaconat de Grenade, lequel, étant en pays conquis, est à la nomination da roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appris cette nouvelle, le docteur voulant remercier ses bienfaitrices avant que d'aller à Grenade. J'eus plus d'une occasion de voir Catalini et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d'amitié qu'elle
i . Nous sommes fiers du larcin même. Ce passage latin est un bérarstiehr de Santeuil, dans les vers adressés à l'Académie des belles- lettres, pour dénioa> trcr la nécessité de faire en latin les inscriptions des monuments français.