‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 348 sur 429 · LIVRE X7, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE X7, CHAPITRE I

ëpouse après quatorze mois de mariage. Que le lecteur conçoive, s'il est possible, la douleur dont je fus saisi ! je tombai dans un accablement stupide; à force de sentir la perte que je faisois, j*y paroissois comme insensible. Je fus cinq ou six jours dans cet état; je ne voulois prendre aucune nourriture; et je crois que, sans Scipion, je me serois laissé mourir de faim , ou que la tète m'auroit tourné : mais cet adroit secrétaire sut tromper ma douleur en s'y conformant; il trouvoit le secret de me faire avaler des bouillons en me les présentant d'un air si mortiûé, qu'il sembloit me les donner moins pour conserver ma vie que pour nourrir mon affliction.

Cet aflfectionné serviteur écrivit à don Alphonse, pour Tinformer du malheur qui m'étoit arrivé et de la situation pitoyable où je me trouvois. Ce seigneur tendre et compatissant, cet ami généreux se rendit bientôt à Lirias. Je ne puis sans m'attendrir rappeler le moment où il s'offrit à mes yeux. Mon cher Santillane, me dit-il en m'embrassant, je ne viens point ici pour vous consoler; je viens pleurer avec vous Antonia, comme vous pleureriez avec? moi Séraphine, si la Parque me l'eût ravie. Effectivement il répandit des larmes, et confondit ses soupirs avec les miens. Tout accablé que j'étois de ma tristesse, je ne laissois pas de ressentir vivement les bontés de ce seigneur.

Don Alphonse eut avec Scipion un long entretien sur ce qu'il y avoit à faire pour vaincre ma douleur. Ils jugèrent qu'il falloit pour quelque temps m'éloigner de Lirias, où tout me retraçoit sans cesse l'image d' Antonia. Sur quoi le fils de don César me proposa de m'emmener à Valence, et mon secrétaire appuya si bien la proposition, que je l'acceptai. Je laissai Scipion et sa femme au château, dont le séjour véritablement ne servoit qu'à irriter mes ennuis, et je partis avec le gouverneur. Lorsque je fus à Valence, don César et sa belle-fille n'épargnèrent rien pour faire diversion à mon chagrin ; iïs mirent tour à tour en usage les amusements les plus propres à me dissiper; mais, malgré tous leurs soins, je demeurai plongé dans une mélancolie dont ils ne purent me tirer. Il ne tenoit pas non plus à Scipion que je ne reprisse ma tranquillité : il venoit souvent de Lirias à Valence pour savoir de mes nouvelles; il s'en retournoit d'autant plus triste ou d'autant plus gai, qu'il me voyoit plus ou moins de disposition à me consoler. Je ne faisois pas en lui cette remarque sans plaisir; je lui tenois compte de.] mouvements d'amitié qu'il laissoit

éclater, et je m'applaudissois d'avoir un domestique si attaché

à moi.

Il entra un matin dans ma chambre. Monsieur, me dit-il d'aa air fort agité, il se répand dans la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie; on dit que Philippe III ne vit plus, et que le prince son fils est sur le trône. On ajoute à cela, poursuivit-il, que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste, qu'il lui est môme défendu de paroitre à la cour, et que don Gaspar de Gos* man, comte d'Olivarès, est présentement premier ministre. Je me sentis un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut, et me demanda si je ne prenois aucune part à ce grand changement. Eh I quelle part veux-tu que j'y prenne, lui répondis-je, mon enfant? J'ai quitté Ja cour; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.

Pour un homme de votre âge, reprit le fils de la Goscolina, tous êtes bien détaché du monde. A votre place, j'aurois un dé^ cih rieux. Quel désir? interrompis-je. Ma foi, reprit-il, j'irois à Ma-. drid montrer mon visage au jeune monarque, pour vdlr s'il me remettroit ; c'est un plaisir que je me donnerois. Je t'entends» lui dis-je; tu voudrois que je retournasse à la cour pour y tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour y redevenir un avare et un ambitieux. Pourquoi vos mœurs s'y corromproient-elles encore? me repartit Scipion. Ayez plus de confiance que vous n'en avez en votre vertu. Je vous réponds de vous-même. Les saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la cour ne vous permettent point d'en redouter les dangers. Rembarquez- vous hardiment sur une mer dont vous connoissez tous les écueiis. Tais-toi, flatteur, m'écriai-je en souriant, es-tu las de me voir mener une vie tranquille? Je croyois que mon repos t'étoit plus cher.

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils arrivèrent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerme. Ils m'apprirent de plus que ce ministre, ayant fait demander la permission de se retirer à Rome, n'avoit pu l'obtenir, et qu'il lui étoit ordonné de se rendre à son marquisat de Dénia. Ensuite, comme s'ils eussent agi de concert avec mon secrétaire, ils me conseillèrent d'aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi, puisque j'enétois connu, et que je lui avois même rendu des services que les grands

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