LIVRE XI, CHAPITRE II
de vous offrir à ses regards, vous Tobligerez à vous considérer plus attentivement, et à se rappeler les traits de son agent auprès de la belle Catalina.
Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher, j*eus la complair sance de continuer le môme manège pendant trois semaines; et un jour enfin il arriva que le monarque, frappé de ma vue, me fit appeler. J'entrai dans son cabinet, non sans être troublé de . me trouver tète à tète avec mon roi. Qui étes-vous? me dit-il; vos traits ne me sont pas inconnus. Où vous ai-je vu? Sire, lui répondis-je en tremblant, j'ai eu l'honneur de conduire une nuit Votre Majesté avec le comte de Lemos chez... Ah î je m'en souviens, interrompit le prince, vous étiez secrétaire du duc de Lerme; et, si je ne me trompe, Santillane est votre nom. Je n'ai pas oublié que dans cette occasion vous me servîtes avec beaucoup de zèle, et que vous fûtes assez mal payé de vos peines. N'avez-vous pas été en prison pour cette aventure? Oui, sire. lui repartis-je, j'ai été six mois à la tour de Ségovie ; mais vous avez eu la bonté de m'en faire sortir. Gela, reprit-il, ne m'acquitte point envers Santillane : il ne suffit pas de l'avoir fait remettre en liberté; je dois lui tenir compte des maux qu'il a souf* ferts pour l'amour de moi.
Comme le prince achevoit ces paroles, le comte d'Olivarès entra dans le cabinet. Tout fait ombrage aux favoris : il fut étonné de voir là un inconnu, et le roi redoubla sa surprise en lui disant : Comte, je mets ce jeune homme entre vos mains; occupez-le, je vous charge du soin de l'avancer. Le ministre affecta de recevoir cet ordre d'un air gracieux, en me considérant depuis les pieds jusqu'à la tête, et fort en peine de savoir qui j'étois. Allez, mon ami , ajouta le monarque en m'adressant la parole et en me faisant signe de me retirer, le comte ne manquera pas de vous employer utilement pour mon service et pour vos intérêts.
Je sortis aussitôt du cabinet et rejoignis le fils de la Coscolina, qui , très-impatient d'apprendre ce que le roi m'avoit dit , étoit dans une agitation inconcevable. Mais remarquant sur mon visage un air de satisfaction : Si j'en crois mes yeux , me dit-il , au lieu de retourner à Valence, nous avons bien la mine de demeurer à la cour. Cela pourroit bien être, lui répondis-je ; en même temps je le ravis en lui racontant mot pour mot le petit entretien que je venois d'avoir avec le monarque. Mon cher maître, me dit alors Scipion dans l'excès de sa joie , prendrez- vcus une autre
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fois de mes almanachs ? Avouez que vous ne me savez pas à présent mauvais gré de vous avoir exhorté à faire le voyage de Madrid. Je vous vois déjà dans un poste eminent; vous deviendrez le Calderone du comte d*01ivarès. C'est ce que je ne souhaite pas du tout, interrompis-je; cette place est environnée de trop de précipices pour exciter mon envie. Je voudrois un bon emploi où je n'eusse aucune occasion de faire des injustices ni un honteox trafic des bienfaits du prince. Après Tusage que jai fait de ma faveur passée, je ne puis être assez en garde contre Tavariceet contre l'ambition. Allez, monsieur, reprit mon secrétaire, le ministre vous donnera quelque bon poste que vous pourrez remplir sans cesser d'être honnête homme..
Plus pressé par Scipion que par ma curiosité, je me rendis le jour suivant chez le comte d'Olivarès avant le lever de l'aurore, ayant appris que tous les matins, soit en été, soit en hivdr, il écoutoit à la clarté des bougies tous ceux qui avoient à lui parler. Je me mis modestement dans un coin de la salle , et de là j'oIhservai bien le comte quand il parut; car j'avois fait peu d'attention à lui dans le cabinet du roi. Je vis un homme d'une taille au-dessus de la médiocre, et qui pouvoit passer pour gros dans un pays où il est rare de voir des personnes qui ne soient pas maigres. Il avoit les épaules si élevées, que je le crus bossu, quoiqu'il ne le fût pas; sa tète, qui étoit d'une grosseur excessive, lui tomboit sur la poitrine; ses cheveux étoient noirs el plats, son visage long, son teint olivâtre, sa bouche enfoncée, el son menton pointu et fort relevé.
Tout cela ensemble ne faisoit pas un beau seigneur; néanmoins, comme je le croyois dans une position obligeante ponr moi, je le regardai avec indulgence; je le trouvai agréable. II est vrai qu'il recevoit tout le monde d'un air affable et débonnaire, et qu'il prenoit gracieusement les placets qu'on lui présentoit ; ce qui sembloit lui tenir lieu de bonne mine. Cependant, lorsqu'à mon tour je m'avançai pour le saluer et me faire connoître, il me lança un regard rude et menaçant; puis, me tournant le dos sans daigner m'entendre, il rentra dans son cabinet. Je trouvai alors ce seigneur encore plus laid qu'il n'étoit naturellement ; je sortis de la salle fort étourdi d'un accueil si farouche, et ne sachant ce que j'en devois penser.
Ayant rejoint Scipion qui m'attendoit à la porte : Sais-tu bien, lui dis-je, la réception qu'on m'a faite? Non, me répondit-il,