LIVRE XI, CHAPITRE III. 64 i
mais elle n'est pas difficile à deviner; le ministre, prompt à se conformer aux volontés du prince , vous aura proposé sans doute un emploi considérable. C'est ce qui te trompe, lui répliquai-je: en même temps je lui appris de quelle façon j*avois été reçu. Il m'écouta fort attentivement, et me dit : Vous m*étonnezI il faut que le comte ne vous ait pas remis, ou qu'il vous ait pris pour un autre. Je vous conseille de le revoir; je ne doute pas qu'il ne vous fasse meilleure mine. Je suivis le conseil de mon secrétaire; Je me montrai pour la seconde fois devant le ministre, qui, me traitant encore plus mal que la première, fronça le sourcil en m'envisageant , comme si ma vue lui eût fait de la peine; puis il détourna de moi ses regards, et se retira sans me dire mot.
Je fus piqué de ce procédé jusqu'au vif, et tenté de partir surle-champ pour retourner à Valence ; mais c'est à quoi Scipion ne manqua pas de s'opposer, ne pouvant se résoudre à renoncer aux espérances qu'il avoit conçues. Ne vois-tu pas, lui dis-je, que le comte veut m'écarter de la cour? Le monarque lui a témoigné de la bonne volonté pour moi; cela ne suffit-il pas pour m'attirer l'aversion de son favori? Cédons, mon enfant, cédons de bonne grâce au pouvoir d'un ennemi si redoutable. Monsieur, répondit-il en colère contre le comte d'Olivarès, je n'abandonnerois passî facilement le terrain. Je voudrois même avoir raison d'un accueil si offensant. J'irois me plaindre au roi du peu de cas que le ministre fait de sa recommandation. Mauvais conseil, lui dis-je, mon ami : si je faisois cette démarche imprudente, je ne tarderois guère à m'en repentir. Je ne sais même si je ne cours pas quelque péril à m'arrôter dans cette ville.
Mon secrétaire, à ce discours, rentra en lui-môme, et, considérant qu'en effet nous avions affaire à un homme qui pouvoit nous faire revoir Ségovie, il partagea ma crainte. Il ne combattit plus l'envie que j'avois de quitter Madrid, d'où je résolus de m'éloigner dès le lendemain.