LIVRE XI, CHAPITRE IV
VOUS fîtes tous deux connoîssance, et quel emploi ce ministre te fit exercer. Ne me déguise rien ; j'exige de toi un récit sincère. Je me souvins alors de l'embarras où je m'étois trouvé avec le duc de Lerme en pareil cas, et de quelle façon je m'en étois tiré; ce que je pratiquai encore fort heureusement, c'est-à-dire que, dans ma narration, j'adoucis les endroits rudes, et passai légèrement sur les choses qui me faisoient peu d'honneur. Je ménageai aussi le duc de Lerme, quoiqu'on ne l'épargnant point du tout j'eusse fait peut-être plus de plaisir à mon auditeur. Pour don Rodrigue de Galderone, je ne lui fis grâce de rien. Je détaillai tous les beaux coups que je savois qu'il avoit faits dans le trafic des commanderies, des bénéfices et des gouvei^ Dements.
Ce que tu m'apprends de Galderone, interrompit le ministre, est conforme à certains mémoires qui m'ont été présentés contre lui, et qui contiennent des chefs d'accusation encore plus importants. On va bientôt lui faire son procès ; et, si tu souliaites qu'il succombe dans cette affaire, je crois que tes voeux seront satisfaits ^ Je ne désire point sa mort, lui dis-je, quoiqu'il n'ait point tenu à lui que je n'aie trouvé la mienne dans la tour de Ségovie, où il a été cause que j'ai fait un assez long séjour. Gomment I reprit Son Excellence avec étonnement, c'est don Rodrigue qui a causé ta prison! voilà ce que j'ignorois. Don Baltazar, à qui Navarro a raconté ton histoire, m'a bien dit que la ieu roi te fit emprisonner, pour te punir d'avoir mené la nuit le prince d'Espagne dans un lieu suspect; mais je n'en sais pas davantage, et je ne puis deviner quel rôle Galderone a joué dans cette pièce. Le rôle d'un amant qui se venge d'un outrage regu;
I. C'est ici le bea de finir l'histoire singulière de ce fameux premier commis. « I«a disgrâce du duc de Lerme fut suivie de près de ceUe de don Rodrigue Cal- « derone, comte d'Oliva, son favori, qui fut arrêté et mis en prison (en 1619). m La fortune et le sort de cet homme ont quelque chose d'extraordinaire. Il était « fils d'un pauvre soldat et d'une Flamande, dont on n'aurait jamais entendu « parler sans leur fils, qui avait de grands talents. Étant entré chez le duc de m Lerme, encore marquis de Dem'a, il devint son favori. On a remarqué comme
• «ne chose particulière an duc de Lerme, qu'il éleva son favori aussi haut que m s'il eût été celui du roi ; nonrseulement il le rendit riche de cent mille duoats
' M de rente, mais il lui procura des titres et des honneurs, et lui permit même ,
• d'aspirer à une vice-royauté. Tant de faveurs excitèrent l'envie, que son hu- « meur hautaine et méprisante changea bientôt en haine ; et son père lui prédit m plusieurs fois qu'il périrait s'il ne conduisait mieux sa barque. On l'accusa de « la moit du prince Philippe-Emmanuel de Savoie, de celle de U reine Margue-
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lui rëpondis-je. En môme temps je lui fis un détail de Taventure, qu*iltrouvasi divertissante que, tout grave qu'il étoit, iine put s*empécher d'en rire, ou plutôt d'en pleurer de plaisir. Gatalina, tantôt nièce et tantôt petite-fille, ie réjouit infiniment, aussi bien que la part qu'avoit eue à tout cela le duc de Lerme.
Lorsque j'eus achevé mon récit, le comte me renvoya, en nie disant que le lendemain il ne manqueroit pas de m' occuper. Je courus aussitôt à l'hôtel de Zuniga, pour remercier don Baltazar de ses bons offices, et pour rendre compte à son ami Joseph de l'entretien que je venois d'avoir avec le premier ministre, et de la disposition favorable où Son Excellence étoit pour moi.