‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 358 sur 429 · LIVRE XI, CHAPITRB · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRB

rèrent. Pour moi, quoique ravi de la brillante situation où je commençois à me voir, je ne me sentois encore aucune disposition à m'en laisser éblouir. Aussi, m'étant couché, je m'endormis tranquillement, sans livrer mon esprit aux idées agréables dont je pouvois Toccuper, au lieu que Tambitieux Scipion prit peu de repos. Il passa plus de la moitié de la nuit à thésauriser pour marier sa fille Séraphine.

J'étois à peine habillé le lendemain matin, qu'on me vint cher» cher de la part de Monseigneur. Je fus bientôt auprès de Son Excellence, qui me dit : Oh çà! Santillane, voyons un peu ce que tu sais faire. Tu m'as dit que le duc de Lerme te donnoit des mémoires à rédiger; j'en ai un que je te destine pour ton coup d'essai. Je vais t'en dire la matière; écoute-moi attentivement : il est question de composer un ouvrage qui prévienne le public en faveur de mon ministère. J'ai déjà fait courir le bruit secrètement que j'ai trouvé les affaires fort dérangées; il s'agit présentement d'exposer aux yeux de la cour et de la ville le misérable état où la monarchie est réduite. H faut faire là-dessus un tableau qui frappe le peuple, et Tempôche de regretter mon prédécesseur. Après cela, tu vanterai les mesures que j'ai prises pour rendre le règne du roi glorieux, ses États florissants et ses sujets parfaitement heureux.

Après que Monseigneur m'eut parlé de cette sorte, il me mit entre les mains un papier qui contenoit les justes sujets qu'on avoit de se plaindre de l'administration précédente ; et je me souviens qu'il y avoit dix articles, dont le moins important étoit capable d'alarmer les bons Espagnols; puis, m'ayant fait passer dans un petit cabinet voisin du sien , il m'y laissa travailler en liberté. Je commençai donc à composer mon mémoire le mieux qu'il me fut possible. J'exposai d'abord le mauvais état où se trouvoit le royaum,e : les finances dissipées, les revenus royaux engagés à des partisans, et la marine ruinée. Je rapportai ensuite les fautes commises par ceux qui avoient gouverné l'État sous le dernier règne, et les suites fâcheuses qu'elles pouvoient avoir. Enfin, je peignis la monarchie en péril, et censurai si vivement le précédent ministère, que la perte du duc de Lerme étoit, suivant mon mémoire, un grand bonheur pour l'Espagne. Pour dire la vérité, quoique je n'eusse aucun ressentiment contre ce seigneur, je ne fus pas fâché de lui rendre ce bon office. Voilà l'homme I

Enfin, après une peinture effrayante des maux qui menaçoieni TEspagne, je rassurois les esprits en faisant avec art concevoir aux peuples de belles espérances pour Tavenir. Pour cet effet, je faisois parler le comte d'Olivarès comme un restaurateur envoyé du ciel pour le salut de la nation ; je promettoîs monts et me^ veilles. En un mot, j'entrai si bien dans les vues du nouveau mi^ nistre, qu'il parut surpris de mon puvrage lorsqu'il l'eut lu tout entier. Santillane, me dit-il, je ne t'auroîs pas cru capable de composer un pareil mémoire. Sais- tu bien que tu viens de faire un morceau digne d'un secrétaire d'État? Je ne m'étonne plus si le duc de Lerme exerçoit ta plume. Ton style est concis et môme élégant ; mais je le trouve un peu trop naturel. En môme temps, m'ayant fait remarquer les endroits qui n'étoient pas de son goût, il les changea; et je jugeai par ses corrections qu'il aiaK)it, comme Navarro me l'avoit dit, les expressions recherchées et l'obscurité. Néanmoins, quoiqu'il voulût de la noblesse, oa, pour mieux dire, du précieux dans la diction, il ne laissa pas de conserver les deux tiers de mon mémoire, et, pour me témoigner jusqu'à quel point il en étoit satisfait, il m'envoya par donRaimond trois cents pistoles à l'issue de mon dîner.

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