‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 357 sur 429 · LIVRE XI, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE V

VOUS faire connoître le comte, la comtesse son épouse, et dona Maria de Guzman, leur fille unique.

Commençons par le ministre : il a Tesprit vif, pénétrant et propre à former de grands projets. Il se donne pour un homme universel, parce qu'il a une légère teinture de toutes les sciences; il se croit capable de décider de tout. Il s'imagine être un profond jurisconsulte, un grand capitaine et un politique dés plus raffinés. Avec cela, il est si entôté de ses opinions, qu'il les veut toujours suivre préférablement à celles des autres, de peur de paroître déférer aux lumières de quelqu'un. Entre nous, ce défaut peut avoir d'étranges suites, dont le ciel veuille préserver la monarchie! J'ajoute à cela qu'il brille dans le conseil par une éloquence naturelle, et qu'il écriroit aussi bien qu'il p&rle, s'il n'aàectoit pas, pour donner plus de dignité à son style, de le rendre obscur et trop recherché. Il pense singulièrement; et, comme je crois vous l'avoir déjà dit, il est capricieux et chimérique. Tel est le portrait de son esprit; faisons cehii de son cœur. Il est généreux et bon ami. On le dit vindicatif, mais quel Espagnol ne l'est pas? De plus, on l'accuse d'ingratitude pour avoir fait exiler le duc d'Uzède et le frère Louis Aliaga, auxquels il avoit, dit-on, de grandes obligations; c'est ce qu'il faut encore lui pardonner : l'envie d'être premier ministre dispense d'être reconnoissant.

Dona Agnès de Zuniga è Velasco, comtesse d'Olivarès, poursoivit Joseph, est une dame à qui je ne connois que le défaut de vendre au poids de l'or les grâces qu'elle fait obtenir. Pour dona Maria de Guzman, qui sans contredit est aujourd'hui le premier parti d'Espagne, c'est une personne accomplie et l'idole de son père. Réglez-vous là-dessus ; faites bien votre cour à ces deux dames, et paroissez encore plus dévoué au comte d'Olivarès que vous ne l'étiez au duc de Lerme avant votre voyage de Ségovie : vous deviendrez par ce moyen un homme comblé d'honneurs et de richesses.

Je vous conseille encore, ajouta-t-il, de voir de temps en temps don Baltazar mon maître ; quoique vous n'ayez plus besoin de lui pour vous avancer, ne laissez pas de le ménager. Vous êtes bien dans son esprit; conservez son estime et son amitié ; il peut vous servir dans l'occasion. Gomme l'oncle et le neveu, dis-je à Navarro, gouvernent ensemble l'État, n'y auroit-il point un peu de jalousie entre ces deux collègues? Non, me répondib-il, ils

sont au contraire dans la plus parfaite union. Sans don Baltazar, le comte d'Olivarès ne seroit peut-être pas premier ministre; car enfin, après la mort de Philippe III, tous les amis et les partisans de la maison de Sandoval se donnèrent de grands mouvements, les uns en faveur du cardinal, et les autres pour son fili; mais mon msdtre, le plus délié des courtisans, et le comte, qui n'est guère moins fin que lui, rompirent leurs mesures, et ci prirent de si justes pour s'assurer cette place, qu'ils remportèrent sur leurs concurrents. Le comte d'Olivarès, étant (tevon premier ministre, a fait part de son administration à don Balttzar son oncle; il lui a laissé le soin des affaires du dehors, û s'est réservé celles du dedans ; de sorte que, resserrant par là les nœuds de l'amitié qui doit naturellement lier les personnes d'un même sang, ces deux seigneurs, indépendants l'un de Tto* tre, vivent dans une intelligence qui me paroit inaltérable*.

Telle fut la conversation que j'eus avec Joseph, et dont je me promis bien de profiter; après cela j'allai remercier le seigneur de Zuniga, de ce qu'il avoit eu la bonté de faire pour moi. Il m dit fort poliment qu'il saisiroit toujours les occasions où il s'agiroit de me faire plaisir, et qu'il étoit bien aise que je fusse satisfait de son neveu, auquel il assura qu'il parleroit encore en ma faveur, voulant du moins, disoit-il, me faire voir par là que mes intérêts lui étoient chers, et qu'au lieu d'un protecteur j'en avois deux. C'est ainsi que don Baltazar, par amitié pour Navarre, prenoit ma fortune à cœur.

Dès ce soir-là môme j'abandonnai mon hôtel garni pour aller loger chez le premier ministre, oii je soupai avec Scipion dans mon appartement. G'étoit une chose à voir que notre contenance ! Nous y fumes servis tous deux par des domestiques da logis, qui, pendant le repas, tandis que nous affections une grtvite imposante, rioient peut-être en eux-mêmes du respect de corn» mande qu'ils avoient pour nous. Lorsqu'ils se furent retirés après avoir desservi, mon secrétaire, cessant de se contraindre, me dit mille folies que son humeur gaie et ses espérances lui inspi-

1. Tous ces détails sont historiques. « Le comte d'Olivarès, qui cachait sooslt t voile d'une extraordinaire modestie une grande suffisance, et croyait au naoiw « égaler Ximénès en capacité, ne voulut pas paraître rien faire de son propre « chef, et mit son oncle don Baltasar de Zuniga, qui avait été gouverneur da roi, « à la tête des affaires étrangères. Ce seigneur était tout différent de son nevai; « il avait réellement la capacité que l'autre se croyait, et la modestie qu'il êiï» « tait. » {Histoire universelle, tome XV de l'Histoire moderne, page i 10.)

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