‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 363 sur 429 · LIVRE XI, CHAPITRE VII. C · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VII. C

port sur son séant, quel peut être ton emploi? Que fais-tu présentement? Serois-tu intendant d'un grand seigneur ruiné ou de quelque veuve opulente? J'ai un meilleur poste, lui repartis-je; mais dispense-moi, je te prie, de t*en dire davantage à présent ; je satisferai une autre fois ta curiosité. Je me contente en ce moment de Rapprendre que je suis en état de te faire plaisir, ou plutôt de te mettre à ton aise pour le reste de tes jours, pourvu que tu me promettes de ne plus composer d'ouvrages d'esprit, soit en vers, soit en prose. Te sens-tu capable de me faire un si grand sacrifice? Je l'ai déjà fait au ciel, me dit-il, dans une maladie mortelle dont tu me vois échappé. Un père de Saint-Dominique m'a fait abjurer la poésie, comme un amusement qui^ s'il n'est pas criminel, détourne du moins du but delà sagesse.

Je t'en félicite, lui repartis-je, mon cher Nunez; tu as fort bien fait, mon ami : mais gare la rechute! Oh! me repartit-il d'un air résolu , c'est ce que je n'appréhende point du tout. J'ai pris une ferme résolution d'abandonner les muses : quand tu es entré dans cette salle, je composois des vers pour leur dire un éternel adieu. Monsieur Fabrice, lui dis-je alors en branlant la tôte, je ne sais si nous devons, le père de Saint-Dominique et moi , nous fier à votre abjuration : vous me paroissez furieusement épris de ces doctes pucelles. Non, non, me répondit-il, j'ai rompu tous les nœuds qui m'attachoient à elles. J'ai plus fait, j'ai pris le public en aversion, et ma haine est juste. Il ne mérite pas qu'il y ait des auteurs qui veuillent lui consacrer leurs travaux; je serois fâché de faire quelque production qui lui plût. Ne crois pas, continua-t-il , que le chagrin me dicte ce langage; je te parle de sang-froid. Je méprise autant les applaudissements du public que ses sifflets. On ne sait qui gagne ou qui perd avec lui : c'est un capricieux qui pense aujourd'hui d'une façon, et qui demain pensera d'une autre. Que les poëtes dramatiques sont fous de tirer vanité de leurs pièces quand elles réussissent 1 Quelque bruit qu'elles fassent dans leur nouveauté sur la scène, elles se soutiennent rarement après l'impression ; et si on les remet au théâtre vingt ans après, elles sont pour la plupart assez mal reçues. La génération présente accuse de mauvais goût celle qui l'a précédée, et ses jugements sont contredits à leur tour par ceux de la génération suivante. C'est ce que j'ai toujours remarqué, et de là je conclus que les auteurs qui sont applaudis pré-

sentement doivent s'attendre à être siffles dans la suite. Il en efll de même des romans et des autres livres amusants qu'on met ai jour; quoiqu'ils aient d'abord une approbation générale, ils tombent insensiblement dans le mépris. L'honneur qui nous revient de l'heureux succès d'un ouvrage n'est donc qu'une pare chimère, qu'une illusion de l'esprit, qu'un feu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs.

Quoique je jugeasse bien que le poète des Asturies ne parioit ainsi que par mauvaise humeur, je ne fis pas semblant de m'ec apercevoir. Je suis ravi , lui dis-je, que tu sois dégoûté da bel esprit , et radicalement guéri de la rage d'écrire. Tu peux compter que je te ferai donner incessamment un emploi , où tu pourras l'enrichir sans être obligé de faire une grande dépense de génie. Tant mieux, s'écria-t-il ; l'esprit me pue, et je le regarde à l'heure qu'il est comme le présent le plus funeste que le del puisse faire à l'homme. Je souhaite, repris-je, mon cher Fabrice, que tu conserves toujours les sentiments où tu es. Si tu persistes à vouloir quitter la poésie, je te le répète, je te ferai obtenir bientôt un poste honnête et lucratif. Mais en attendant que je te rende ce service, ajoutai' je en lui présentant une bourse où fl y avoit une soixantaine de pistoles, je te prie de recevoir cette petite marque d'amitié.

0 généreux ami! s'écria le fils du barbier Nunez, transporté de joie et de reconnoissance, quelles grâces n'ai-je pas à rendre au ciS de t'avoir fait entrer dans cet hôpital , d'où je vais dès a jour sortir par ton assistance I comme efiTectivement il se fit transporter dans une chambre garnie. Mais, avant que de nous séparer, je lui enseignai ma demeure, et l'invitai à me venir voir aussitôt que sa santé seroit rétablie. Il fit paroitre une extrême surprise, lorsque je lui dis que j'étois logé chez le comte d'OIivarès. 0 trop heureux Gil Bias, me dit-il, dont le sort est (!• plaire aux ministres I je me réjouis de ton bonheur, puisque lu en fais un si bon usage.

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