‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 369 sur 429 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Gil Bias rencontre par hasard le poète Nunez,

qui loi apprend qu'il a fait une tragédie qui doit être incessamment représentée

sur le Théâtre du Prince. Du malheureux succès de cette pièce,

et du bonheur étonnant dont il fut suivi.

Le ministre commençoit à se consoler, et moi , par consé* quent , à reprendre ma bonne humeur, lorsqu'un soir je sortis tout seul en carrosse pour aller à la promenade. Je rencontrai en chemin le poëte des Asturies, que je n'avois pas revu depuis sa sortie de l'hôpital. Il étoit fort proprement vôtu. Je l'appelai, je le fis monter dans mon carrosse, et nous nous promenâmes ensemble dans le pré Saint-Jérôme.

Monsieur Nunez, lui dis-je, il est heureux pour moi de vous avoir rencontré par hasard ; sans cela je n'aurois pas le plaisir que j'ai de... Point de reproches, Santillane, interrompit-il avec

précipitation, je t'avouerai de bonne foi que je n'ai pas \oiiltt t'aller voir : je vais t'en dire la raison. Tu m'as promis un bon poste, pourvu que j'abjurasse la poésie; et j'en ai trouvé un très-solide, à condition que je ferai des vers. J'ai accepté ce dernier, comme le plus convenable à mon humeur. Un de mes amis m'a placé auprès de don Bertrand Gomez del Ribero, trésorier des galères du roi. Ce don Bertrand, qui vouloit avoir un bel esprit à ses gages, ayant trouvé ma versification très-brillante, m'a choisi préférablement à cinq ou six auteurs qui se présen* toient pour remplir l'emploi de secrétaire de ses commandements.

J'en suis ravis, mon cher Fabrice, lui dis-je; car ce don Ber trand est apparemment fort riche. Gomment , riche 1 me répondit-il ; on dit qu'il ignore lui-même jusqu'à quel point il l'est. Quoi qu'il en soit, voici en quoi consiste l'emploi que j'occupe chez lui. Comme il se pique d'être galant, et qu'il veut passer pour homme d'esprit, il est en commerce de lettres avec plusieurs dames fort spirituelles, et je lui prête ma plume pour composer des billets remplis de sel et d'agrément. J'écris à l'une en vers, à l'autre en prose, et je porte quelquefois les lettres moi-même, pour faire voir la multiplicité de mes talents.

Mais tu ne m'apprends pas, lui dis-je, ce que je souhaite le plus de savoir. Es-tu bien payé de tes épigrammes épistolaires? Très-grassement, répondit-il. Les gens riches ne sont pas tous généreux , et j'en connois qui sont de francs vilains : mais don Bertrand en use avec moi fort noblement. Outre deux cents pistoles de gages fixes, je reçois de lui de temps en temps de petites gratifications ; ce qui me met en état de faire le seigneur, et de bien passer mon temps avec quelques auteurs, ennemis comme moi du chagrin. Au reste, repris-je, ton trésorier a-t-il assez de goût pour sentir les beautés d'un ouvrage d'esprit, et pour en apercevoir les défauts? Ohl que non, me répondit Nunez; quoiqu'il ait un babil imposant, ce n'est point un connoisseur. Il ne laisse pas de se donner pour un Tarpa^. Il décide hardiment, et soutient son opinion d'un ton si haut et avec tant d'opi» niâtreté, que le plus souvent, lorsqu'il dispute, on est obligé de lui céder, pour éviter une grêle de traits désobligeants doLt il a coutume d'accabler ses contradicteurs.

1 • SaYUt critique squ§ le règne d'Auguste.

Page 1