LIVRE XI, CHAPITRE XIII
votre innocence, que le marquis de Yillareal, dont on voas a soupçonné d'être complice, n'étoit pas coupable. Quoique Portugais, et parent même du duc de Bragance, il est moins dans -ses intérêts que dans ceux du roi mon maître. On n'a donc point dû vous faire un crime de votre liaison avec ce marquis; et, pour réparer l'injustice qu'on vous a faite en vous accusant de trahison, le roi vous donne une lieutenance dans sa garde espagnole. J'acceptai cet emploi, en suppliant Son Excellence de me permettre, avant que d'entrer en service, d'aller à Coria pour y voir dona Eleonor de Laxarilla , ma tante. Le ministre m'accorda un mois pour faire ce voyage, et je partis accompagné d'un seul laquais.
Nous avions déjà passé Colmenar, et nous étions engagés dans un chemin creux entre deux montagnes, quand nous aperçûmes un cavalier qui se défendoit vaillamment contre trois hommes qui l'attaquaient tous ensemble. Je ne balançai point à le secourir; je me hâtai de le joindre, et je me mis à son côté. Je remarquai, en me battant, que nos ennemis étoient masqués, et que nous avions affaire à de vigoureux spadassins. Cependant, malgré leur force et leur adresse, nous demeurâmes vainqueurs: je perçai un des trois ; il tomba de cheval, et les deux autres prirent la fuite à l'instant. Il est vrai que la victoire ne nous fut guère moins funeste qu'au malheureux que j'avois tué, puisque après l'action nous nous trouvâmes, mon compagnon et moi, dangereusement blessés. Mais représentez-vous quelle fut ma surprise, lorsque dans ce cavalier je reconnus Combados, le mari de dona Helena ! Il ne fut pas moins étonné de voir que i'étois son défenseur. Ah! don Gaston, s'écria-t-il, quoi! c'est vous qui venez me secourir? Quand vous avez si généreusement pris mon parti, vous ignoriez (pie c'étoit celui d'un homme qui vous a enlevé votre maîtresse. Je l'ignorois en effet, lui répondis-je ; mais quand je Taurois su, pensez- vous que j'eusse balancé à faire ce que j'ai fait? Jugeriez-vous assez mal de moi pour me croire une âme si basse? Non, non, reprit-il, j'ai meilleure opinion de vous ; et, si je meurs des blessures que je viens de recevoir, je souhaite que les vôtres ne vous empêchent point de profiter de ma mort. Combados, lui dis-je, quoique je n'aie pas encore oublié dona Helena, sachez que je ne désire point sa possession aux dépens de votre vie; je m'applaudis même d'avoir contribué à vous sauver des coups de trois assassins.
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poisqu'en cela j'ai fait une action agréable à votre épouse.
Pendant que nous nous parlions de cette sorte, mon laquais descendit de cheval ; et, s'étant approché du cavalier qui étoit étendu sur la poussière, il lui ôta son masque, et nous fit mt des traits que Combados reconnut d'abord. C'est Caprara, s'écriat-il, ce perfide cousin qui, de dépit d'avoir manqué une riche succession qu'il m'avoit injustement disputée, nourrissoit depuis longtemps le désir de m'assassiner, et avoit choisi ce jour pour le satisfaire; mais le ciel a permis qu il ait été la victime de soo attentat.
Cependant notre sang couloit à bon compte, et nous nous affoiblissions à vue d'oeil. Néanmoins, tout blessés que nous étions, nous eûmes la force de gagner le bourg de Villarejo, qui n'est qu'à deux portées de fusil du champ de bataille. En arrivant à la première hôtellerie, nous demandâmes des chirurgiens. Il en vint un qu'on nous dit être fort habile. Il visita nos plaies, qu'il trouva très-dangereuses. Il nous pansa, et le lendemain il nous dit, après avoir levé l'appareil, que les blessures de don Bias étoient mortelles. Il jugea des miennes plus favorablement, et ses pronostics ne furent point faux.
Combados, se voyant condamné à la mort, ne songea plus qu'à s'y préparer. Il dépécha un exprès à sa femme, pour l'informer de ce qui s'étoit passé, et du triste état où il se trouvoil. Dona Helena fut bientôt à Villarejo. Elle y arriva, l'esprit travaillé d'une inquiétude qui avoit deux causes différentes : le péril que couroit la vie de son époux, et la crainte de sentir, en me revoyant, rallumer un feu mal éteint. Cela lui causoit une agitation terrible. Madame, lui dit don Bias lorsqu'elle fut en sa présence, vous arrivez assez à temps pour recevoir mes adieux. Je vais mourir, et je regarde ma mort comme une punition du ciel, de vous avoir, par une tromperie, arrachée à don Gaston; bien loin d'en murmurer, je vous exhorte moi-même à lui rendre un cœur que je lui ai ravi. Dona Ileîena ne lui répondit que par des pleurs; et, véritablement c'étoit la meilleure réponse qu'elle lui pût faire, n'étant pas encore assez détachée de moi pour avoir oublié l'artifice dont il s'étoit servi pour la déterminer à me manquer de foi.
Il arriva, comme le chirurgien Tavoit pronostiqué, qu'en moins de trois jours Combados mourut de ses blessures, au lieu que les mienne annonçoient une prochaine guérison. la jeune