‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 377 sur 429 · LIVRE XI, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XIII

yeave, uniquement occupée du soin de faire transporter à Goria le corps de son époux, pour lui rendre tous les honneurs qu'elle deToit à sa cendre, partit de Yillarejo pour s'en retourner, après s'être informée, comme par pure politesse, de l'état où je me trouYois. Dès que je pus la suivre, je pris le chemin de Coria, où j'achevai de me rétablir en peu de temps. Alors dona Éleonor, ma tante, et don Georges de Galisteo, résolurent de nous marier promptement, Helena et moi, de peur que la fortune ne nous séparât encore par quelque nouvelle traverse. Mais ce mariage se fit sans éclat, à cause de la mort trop récente de don Bias ; et pe« de jours après je revins à Madrid avec dooa Helena. Gomme j'avois passé le temps prescrit par le comteduc pour mon voyage, je craignois que ce ministre n'eût donné à un autre la lieutenance qu'il m'avoit promise ; mais il n'en avoit point disposé, et il eut la bonté de recevoir les excuses que je lui fis de mon retardement.

Je suis donc, poursuivit Gogollos, lieutenant de la garde espagnole, et j'ai de l'agrément dans mon poste. J'ai fait des amis d'un commerce agréable, et je vis content avec eux. Je voudrois pouvoir en dire autant, s'écria don André ; mais je suis bien éloigné d'être satisfait de mon sort : j'ai perdu mon emploi, qui ne laissoit pas de m'être fort utile, et je n'ai point d'amis qui aient assez de crédit pour m'en procurer un solide. Pardonnezmoi, seigneur don Andid, interrompis-je en souriant , vous avez en moi un ami qui peut vous être bon à quelque chose. Je vous ai déjà dit que je suis encore plus aimé du comte-duc que je ne rétois du duc de Lerme, et vous osez me dire en face que vous n'avez personne qui puisse vous foire obtenir un solide emploi I Ne vous ai-je pas déjà rendu un pareil service? Souvenez-vous que, par le crédit de l'archevêque de Grenade, je vous fis nommer pour aller remplir au Mexique un poste où vous auriez fait ▼otre fortune, si l'amour ne vous eût point arrêté dans la ville i'Alicante. Je suis bien plus en état de vous servir présentement ][ue j'ai l'oreille du premier ministre. Je m'abandonne donc à fous, répliqua Tordesillas ; mais, ajouta4-il en souriant à son tour, ne m'envoyez pas, de grâce, à la Nouvelle-Espagne ; je n'y voudrois point aller, quand on m'y voudroit foire président de l'Audience ^ même du Mexique.

i . Audience, cotar ««périenre de justice et de polke.

Kous fûmes interrompus dans cet endroit de notre entretien par dona Helena qui arriva dans la salle, et dont la personne toute gracieuse remplit l'idée charmante que je m'en étois foi^ mée. Madame, lui dit Cogollos, je vous présente le seigneur de Santillane, dont je vous ai parlé quelquefois, et dont l'aimable compagnie a souvent dans ma prison suspendu mes ennuis. Oui, madame, dis-jeà dona Helena, don Gaston vous dit la vérité. Ha conversation lui plaisoit, parce que vous, en faisiez toujours la matière. La fille de don Georges répondit modestement à ma politesse ; après quoi je pris congé de ces deux époux, en leur protestant que j 'étois ravi que l'hymen eût enfin succédé à leurs longues amours. Ensuite, m'adressant à Tordesillas, je le priai de m'apprendre sa demeure ; et lorsqu'il me Teut enseignée : Sans adieu, lui dis-je, don André ; j'espère qu'avant huit jours vous verrez que je joins le pouvoir à la bonne volonté.

Je n'en eus pas le démenti. Dès le lendemain môme, le comteduc me fournit une occasion d'obliger ce châtelain. Santillane, me dit Son Excellence, la place du gouverneur de la prison roytle de Valladolid est vacante : elle rapporte plus de trois cents pistoles par an ; il me prend envie de te la donner. Je n'en veux point, Monseigneur, lui répondis-je, valût-elle dix mille ducats de rente; je renonce à tous les postes que je ne puis occuper sans m'éloigner de vous. Mais, reprit le minisire, tu peux fort bien remplir celui-là sans être obligé de quitter Madrid, que pour aller de temps en temps à Valladolid visiter la prison; cela, comme tu vois, n'est pas incompatible. Vous direz, lui repartis-je, tout ce qu'il vous plaira; je ne veux de cet emploi qu'à condition qu'il me sera permis de m'en démettre en faveur d'un brave gentilhomnie appelé don André de Tordesillas, ci-devant châtelain de la tour de Ségovie : j'aimerois à lui faire ce présent, pour reconnoitre les bons traitements qu'il m'a faits pendant ma prison.

Ce discours fit rire le Ministre, qui me dit : C'est-à-dire, Gil Bias, que tu veux faire un gouverneur de prison royale comme tu as fait un vice-roi. Eh bien! soit, mon ami, je t'accorde la place vacante pour Tordesillas; mais dis-moi tout naturellement quel profit il doit t'en revenir; car je ne te crois pas assez sot pour vouloir employer ton crédit pour rien. Monseigneur, lui répondis-je, ne faut-il pas payer ses dettes ? Don André m'a fait sans intérêt tous les plaisirs qu'il a pu, ne dois-je pas lui rendrf la pareille? Vous êtes devenu bien désintéressé, monsieur de

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