‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 383 sur 429 · LIVRE IMÎ, CaiAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE IMÎ, CaiAPITRE

là, m*écriai-je, il faut donc avouer que c'est un prodige. Quel heureux mortel a le plaisir de se ruiner pour une si aimable fille? Elle n'a point d'amant déclare, me dit-il, et la médisance même ne lui donne aucune intrigue secrète : cependant, ajouta-t-il, elle pourroit en avoir; car Lucrèce est sous la conduite de sa tante Estelle^ qui sans contredit est la plus adroite de toutes les comédiennes.

Au nom d'Estelle, j'interrompis avec précipitation le chevalier, pour lui demander si cette Estelle étoit une actrice de la troupe ^e Tolède. C'en est une des meilleures, me dit-il. Elle n'a pas joué aujourd'hui, et nous n'y avons pas gagné; elle fait ordinairement la suivante, et c'est un emploi qu'elle remplit admirablement bien. Qu'elle fait voir d'esprit dans son jeu! Peut-être même «n met-elle trop ; mais c'est im beau défaut qui doit trouver grâce. Le chevalier me dit donc des merveilles de cette Estelle ; «t, sur le portrait qu'il me fit de sa personne, je ne doutai point que ce ne fût Laure, cette même Laure dont j'ai tant parlé dans mon histoire, et que j'avois laissée à Grenade.

Pour en être plus sûr, je passai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle ; et, la Cherchant des yeux partout, Je la trouvai dans les foyers, où elle s'entretenoit avec quelques seigneurs, qui ne regardoient peut-être en ellle que la tante de Lucrèce. Je m'avançai pour saluer Laure; mafis, soit par fantaisie, «oit pour me punir de mon départ précipité de la Ville de Grenade, elle ne fit pas semblant de me cennoltre, et reçut mes ' civilités d'un air si sec, que j'en fus un peu déconcerté. Au lieu 'âe lui reprocher en riant son accueil glacé, je fus as9e£ sot pour m'en fâcher; je me retirai même brusquement, et je résolus dans ma colère de m'en retourner à Madrid dès lelendemdin.Pour'me -venger de Laure, disois-je, je ne veux pas que sa nièce aitl'honneur de paroître devant le roi-; je n'ai pour cela qu'à faire au ministre le portrait qu'il me plaira de Lucrèce : je n'ai qu'à lui dire qu'elle danse de mauvaise grâce, qtl'il y a de l'aigreur daiis •sa voix, et qu'enfin ses charmes ne consistent que dans sa jeunesse, je suis assuré que Son Excellence perdra l'envie de l'attirer à la ^cotir.

Telle étoit la vengeance que je me promettois de 'tirer du procëdéj de Laure à mon égard ; mais mon ressentiment ne fut pas de longue durée. Le jour suivant, comme je -me préparois à partir, un petit laqusôs entra dans ma chand)re9 etme dit: Voici

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un billet que j'ai à remettre au seigneur de Santillane. G*estinoi, mon enfant, lui répondis-je en prenant la lettre que j'ouvris, et qui contenoit ces paroles : a Oubliez la manière dont vous fûtes « reçu hier au soir dans les foyers comiques, et laissez-vous « conduire où le porteur vous mènera. » Je suivis aussitôt le petit laquais, qui, quand nous fûmes auprès de la Comédie, m'introduisit dans une fort belle maison , où, dans un appartemeot des plus propres, je trouvai Laure à sa toilette.

Elle se leva pour m'embrasser, en me disant : Seigneur Gil Bias, je sais bien que vous n'avez pas sujet d'être content de la réception que je vous ai faite quand vous m'êtes venu saluer dans nos foyers : un ancien ami comme vous ëtoit en droit d'attendre de moi un accueil plus gracieux; mais je vous dirai, poor m'excuser, que j'ëtois de la plus mauvaise humeur du monde. Lorsque vous vous êtes montré à mes yeux y j'étois occupée de certains discours médisants qu'un de nos messieurs a tenus sur le compte de ma nièce, dont l'honneur m'intéresse plus que le mien. Votre brusque retraite, ajouta~t-elle , me fit tout à coup apercevoir de ma distraction, et dans le moment je chargeai mon petit laquais de vous suivre pour savoir votre demeure, dans le dessein de réparer aujourd'hui ma faute. Elle est toute réparée, lui dis-je, ma chère Laure; n'en parlons plus : apprenons-nous plutôt mutuellement ce qui nous est arrivé depuis le jour malheureux où la crainte d'un juste châtiment me fît sortir de Grenade avec précipitation. Je vous laissai, s'il vous en souvient, dans un assez grand embarras : comment vous en tirâtes-vous? Malgré tout l'esprit que vous avez, avouez que ce ne fut pas sans peine. N'est-il pas vrai que vous eûtes besoin de toute votre adresse pour apaiser votre amant portugais? Point du tout, répondit Laure ; ne savez-vous pas bien qu'en pareil cas les hommes sont si foibles, qu'ils épargnent quelquefois aux femmes jusqu'à la peine de se justifier?

Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Marialva que ta étois mon frère. Pardonnez-moi, monsieur de Santillane, si je vous parle aussi familièrement qu'autrefois; mais je ne puis me défaire de mes vieilles habitudes. Je te dirai donc que je payai d'audace. Ne voyez-vous pas, dis-je au seigneur portugais, que tout ceci est l'ouvrage de la jalousie et de la fureur? Narcissa, ma camarade et ma rivale, enragée de me voir posséder tranquillement un cœur qu'elle a manqué, m'a joué ce tour-là, qu0

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