LIVRE XII, CHAPITRE lil
daoïseSy et dans laquelle notre jeune actrice brilla beaucoup. Depuis le commencement jusqu'à la fin , j'eus les yeux attachés sur le monarque , et je m'appliquai à démêler dans les siens ce qu'il pensoit; mais il mit en défaut ma pénétration par un air de gravité qu'il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j'étois en peine de savoir. Santillane, me dit le ministre, je viens de quitter le roi, qui m'a parlé de Lucrèce avec tant de vivacité , que je ne doute pas qu'il ne soit épris de eette jeune comédienne ; et, comme je lui ai dit que c'est toi qui l'as fait venir de Tolède , il m'a témoigné qu'il seroit bien aise de Ventretenir là-dessus en pâi'ticulier : va de ce pas te présenter k la porte de sa chambre, où l'ordre de te faire e/Urer est déjà donné; cours, et reviens promptement me rendre CÂ)mpte de cette conversation.
Je volai d'abord chez le roi, que je trouvai seul. Il se promenoit à grands pas en m'attendant, et paroissoit avoir la tète embarrassée. Il me fit plusieurs questions sur Lucrèce , dont il m'obligea de lui conter l'histoire ; ensuite il me demanda si la petite personne n'avoit pas déjà eu quelque galanterie. J'assurai hardiment que non, malgré la témérité de ces sortes d'assurances; ce qui me parut faire au Prince un fort grand plaisir. Gela étant, reprit-il, je te choisis pour, mon agent auprès de Lucrèce ; je veux que ce soit de ta bouche qu'elle apprenne sa victoire. Va la lui annoncer de ma part, ajouta-t-il en me mettant entre les mains un écrin où il y avoit pour plus de cinquante mille ecus de pierreries, et dis-lui que je la prie d'accepter ce présent , en attendant de plus solides marques de ma passion.
Avant de m' acquitter de cette commission, j'allai rejoindre le comte-duc, à qui je fis un fidèle rapport de ce que le roi m' avoit dit. Je m'imaginois que ce ministre en seroit plus affligé que réjoui ; car je croyois qu'il avoit des vues amoureuses sur Lucrèce, et qu*il apprendroit avec chagrin que son maître étoit devenu son rival ; mais je me trompois. Bien loin d'en paroitre mortifié, il en eut une si grande joie , que , ne pouvant la contenir, il laissa échapper quelques paroles qui ne tombèrent point à terre. 0kl parbleu y Philippe, s'écria-t-il , je v&us tiens; c'est pour le coup que les affaires vont vous faire peur! Cette apostrophe me découvrit toute la manœuvre du comte-duc : je vis par là que ce seigneur, craignant (|iie la prince ne voulût s'occuper de
choses sérieuses, cherchoit à i' amuser par les plaisirs les plus convenables à son humeur. Santillane, me dit-il ensuite, ne perds pas de temps; hâte-toi, mon ami, d'aller exécuter l'ordre important qu'on t'a donné, et dont il y a bien des seigneurs à la cour qui se feroient gloire d'être chargés. Songe , poursuivit-il , que tu n'as point ici de comte de Lemos qui t'enlève la meilleure partie de l'honneur du service rendu ; tu l'auras tout entier, et de plus tout le profit.
C'est ainsi que Son Excellence me dora la pilule , que j'avalai tout doucement, non sans en sentir l'amertume; car depuis ma prison je m'étois accoutumé à regarder les choses dans un point de vue moral, et je ne trou vois pas l'emploi de Mercure en chef aussi honorable qu'on me le disoit. Cependant, si je n'étois point assez vicieux pour m'en acquitter sans remords , je n'avois pas non plus assez de* vertu pour refuser de le remplir. J'obéis donc d'autant plus volontiers au roi, que je voyois en même temps que mon obéissance seroit agréable au ministre , à qui je ne songeois qu'à plaire.
Je jugeai à propos de m'adresser d'abord à Laure, et de l'entretenir en particulier. Je lui exposai ma mission en termes mesurés, et sur la fin de mon discours je lui présentai récrin en forme de péroraison. A la vue des pierreries, la dame, ne pouvant cacher sa joie, la fit éclater en liberté. Seigneur Gil Bias, s'écriat-elle, ce n'est pas devant le meilleur et le plus ancien de mes amis que je dois me contraindre; j'aurois tort de me parer d'une fausse sévérité de mœurs, et de faire des grimaces avec vous. Oui , n'en doutez pas, continua-t-elle, je suis ravie que ma fille ait fait une conquête si précieuse ; j'en conçois tous les avantages. Mais, entre nous, je crains que Lucrèce ne les regarde d'un autre œil que moi : quoique fille de théâtre, je vous l'ai dit, elle a la sagesse si fort en recommandation, qu'elle a déjà rejeté les vœux de deux jeunes seigneurs aimables et riches. Vous me direz, poursuivit-elle, que ces deux seigneurs ne sont pas des rois : j'en conviens, et vraisemblablement l'amour d'un amant couronné doit étourdir la vertu de Lucrèce; néanmoins je ne puis m'empêcher de vous dire que la chose est incertaine, et je vous déclare que je ne contraindrai pas ma fille. Si , bien loin de se croire honorée de la tendresse passagère du roi, elle envisage cet honneur comme une infamie , que ce grand prince ne loi sache pas mauvais gré de s'y dérober. Revenez demain, ajouta-