‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 398 sur 429 · LIVRE XII, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE VII

pension. Je te dispense de ce soin-là, me dit-il; quand tu m'offrirois dans les bureaux du ministère un emploi de trois mille ecus d'appointements, je le refuserois : des occupations de commis ne conviennent pas au génie d'un nourrisson des Muses ; il me faut des amusements littéraires. Que te dirai-je, enfin? je suis né pour vivre et mourir en poëte , et je veux remplir mon sort.

Au reste, continua-t-il, ne t'imagine pas que nous soyons fort malheureux ; outre que nous vivons dans une parfaite indépendance, nous sommes des gaillards sans souci. On croit que nous faisons souvent des repas de Démocrite, et l!on «est là-dessus dans l'erreur. Il n'y a pas un de mes confrères, sans en excepter les faiseurs d'almanachs, qui ne soit commensal dans quelque bonne maison; pour moi, j'en ai deux où l'on me reçoit avec plaisir. J'ai deux couverts assurés : l'un chez un gros directeur des fermes, à qui j'ai dédié un roman; et l'autre chez un riche bourgeois de Madrid , qui a la rage de vouloir toujours avoir à sa table des beaux esprits : heureusement il n'est pas fort délicat sur le choix, et la ville lui en fournit autant qu'il en veut.

Je cesse donc de te plaindre, dis-je au poëte des Asturies, puisque tu es content de ta condition. Quoi qu'il en soit, je te proteste de nouveau que tu as toujours dans Gil Bias un ami à l'épreuve de ta négligence à le cultiver ; si tu as besoin de ma bourse, viens hardiment à moi : qu'une mauvaise honte ne te prive point d'un secours infaillible, et ne me ravisse point le plaisir de t' obliger.

A ce sentiment généreux, s'écria Nunez, je te reconnois, Santillane, et je te rends mille grâces de la disposition favorable où je te vois pour moi; il faut, par reconnoissance , que je te donne un avis salutaire. Pendant que le comte-duc peut tout encore, et que tu possèdes ses bonnes grâces, profite du temps, hâte-toi de t'enrichir; car ce ministre, à ce qu'on m'a dit, branle dans le manche. Je demandai à Fabrice s'il savoit cela de bonne part, et il me répondit : Je tiens cette nouvelle d'un vieux chevalier de Galatrava, qui a un talent tout particulier pour découvrir les choses les plus secrètes : on écoute cet homme comme un oracle, et voici ce que je lui entendis dire hier : Le comte-duc aun grand nombre d'ennemis qui se réunissent tous pour le perdre; il compte trop sur l'ascendant qu'il a sur l'esprit du roi ; ce monarque, à ce qu'on psétend, commence à prêter l'oreille aux

plaintes qui déjà vont jusqu'à lui. le remerciai l^unez de wd avertissement; mais j'y fis peu d'attention, et je m'en retournai an logis, persuadé que l'autorité de mon maître étoit inébranlable, le regardant comme un de ces vieux chênes qui ont pris racine 'dans une forél;, et que les orages ne sauroient abattre.

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