‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 400 sur 429 · LIVRE XII, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE VIII

^sé penser autrement que son favori, qui, regardant cette nouveauté comme un sanglant affront, en fut très-mortifié. Dans le lemps que ce ministre alloit se retirer dans son cabinet pour y ranger en liberté son frein, il m'aperçut, m'appela, et, m'ayant fait entrer avec lui, il me raconta' d*un air agité ce qui s'étwt passé au conseil ; ensuite, comme un homme qui ne pouvoit revenir de sa surprise: Ouï, Saniillane, continua-t-il, le rc», qui depuis plus de vingt ans ne parle que par ma bouche et ne voit que par mes yeux , a préféré l'avis de Grana au mien : et de quelle manière encore? en comblant d'éloges cet ambassadeur, et surtout en l^ant son zèle pour la maison d'Autriche, comme si cet Allemand en avoit plus que moi !

Il est aisé de juger par là, poursuivit le ministre, qu'il y a un parti formé contre moi, et j'ai tout lieu de penser que la reine est à la tête. Eh ! Monseigneur, lui dis-je , de quoi vous inquiétez-vous ? Pouvez-vous craindre la reine ? Cette princesse, depuis plus douze ans, n'est-elle pas accoutumée à vous voir maître des affaires, et n'avez-vous pas mis le roi dans l'habitude de ne la pas consulter? A T'égard du marquis de Grana, le monarque peut s'être rangé de son sentiment par l'envie qu'il a de voir son armée et de lûre «ne campagne. Tu n'y es pas, interrompit le comte-duc ; dis plutôt que mes ennemis espèrent •que le roi, étant parmi ses troupes, sera toujours environné des grands qui l'auront suivi, et qu'il s'en trouvera plus d'un assez mécontent de moi pour oser lui tenir des discours injurieux à mon ministère. Mais ite se troanpent, poursuivit-il ; je saurai bien, pendant le yoy-i^e, rendre ce prince inaccessible à tous les grands ; ce qu'il fit en effet d'une manière qui mérite bien d'être détaillée.

Le jour du départ un. roi ëtanliTenu, ce monarque, après avoir chargé la reàsm éa soin du gouvernement en son absence, se mit en chemin pour Saragosse ; mais, avant que d'y arriver, a passa par Aranjciez, dont il trouva le séjour si délicieux, «qu'il s'y arrêta près de trois semaines. D'Aranjuez, le ministre le fit aller à Cuença, où il l'amusa encore plus longtemps par les divertissements qu'il lui donna. Ensuite les plaisirs de la chasse occupèrent ce prince à lloUna d'Aragon ; après quâi il ftit «onduit à Saragosse. Son armée n'étoit pas loin de là, »et il se préparoit à s'y rendre; mais le comte-duc lui en ôta l'envie, «nlui faisant accroire qu'il se«ettrpit«a damger d'être pris

Page 1