‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 51 sur 429 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

lution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d*im nouvel emploi qui me fit changer de sentiment. Écoute, me dil-ii un jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats, qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant que de les récompenser. Je suis content de toi, je t'aime ; et, sans attendre que tu m'aies servi plus longtemps, j'ai pris la résolution de faire ta fortune dès aujourd'hui ; je veux tout à l'heure te découvrir le fin de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles ; et moi, je prétends t' abréger un chemin si long, et l'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et l'anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points : dans la saignée et dans la boisson fréquente. Je n'ai plus rien à t'apprendre, tu sais la médecine à fond ; et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux, continua- t-il, me soulager présentement ; tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers-état où l'on m'appellera ; et, lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger à notre corps. Tu es savant, Gril Bias, avant que d'être médecin ; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants.

Je remerciai le docteur de m'avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut ; et pour reconnoitre les bontés qu'il avoit pour moi, je l'assurai que je suivrois toute ma vie ses opinions, quand même elles seroient contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'étoit pas tout à fait sincère. Je désapprouvois son sentiment sur l'eau, et je me proposois de boire du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc, une seconde fois, mon habit brodé pour en prendre un demon maître, et me donner l'air d'un médecin. Après quoi, je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui il appartiendroit. Je débutai par un alguazil qui avoit une p'eurésie : ford<nnai qu'on le saignât sans miséricorde, el c\vx'otm^\\x\

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plaignit point Teau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisoit pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plas son sang que celui de Talguazil, et j'ordonnai qu'on lui fit boire de Teau de moment en moment. Je reçus douze rëaux pour mes ordonnances; ce qui me fit prendre tant de goût à la profession, que je ne demandai plus que plaies et bosses. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que je n'avois point vu depuis la mort du licencié Sedillo. Il me regarda longtemps avec surprise ; puis il se mit à rire de toute sa force, en se tenant les côtés. Ce n'étoit pas sans raison : j'avois un manteau qui trainoit à terre, avec un pourpoint et un haut-de-chausses quatre fois plus longs et plus larges quMl ne falloit. Je pouvbis passer pour une figure originale et grotesque. Je le laissai s'épanouir la rate, non sans être tenté de suivre son exemple ; mais je me contraignis; pour garder le decorum dans la rue, et mieux contrefaire le médecin, qui n'est pas un animal risible. Si mon air ridicule avoit excité les ris de Fabrice, mon sérieux les redoubla ; et lorsqu'il s'en fut bien donné : Vive Dieu ! Gil Blasi me dit-il, te voilà plaisamment équipé. Qui diable t'a déguisé de la sorte? Tout beau, mon cmi, lui répondis-je, tout beau; respecte un nouvel Hippocrate ! apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado, qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chez lui depuis trois semaines. Il m'a montré la médecine à fond ; et, comme il ne peut fournir à tous les malades qui le demandent, j'en vois une partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites. Fort bien, reprit Fabrice; c'est-à-dire qu'il t'abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des personnes de qualité. Je te félicite de ton partage ; il vaut mieux avoir affaire à la populace qu'au grand monde. Vive un médecin de faubourg ! ses fautes sont moins en vue, et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, mon enfant, ajouta-t-il, ton sort me paraît digne d'envie; et, pour parler comme Alexandre, si je n'étois pas Fabrice , je voudrois être Gil Bias.

Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu'il n'avoit pas tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l'alguazil et du pâtissier; puis nous entrâmes dans un cabaret pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vin, que l'envie d'en goûter me fît trouver encore meilleur qu'il n'étoit. J'en bus à longs traits; et, n'en déplaise à l'oracle

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