‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 54 sur 429 · LIVRE II, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV

yerselle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes gens périssent entre 3es mains.... N'en venons point aux invectives, interrompis-je assez brusquement : un homme de votre profession a bonne grâce, vraiment, de faire de pareils reproches ! Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en vouiez au seigneur San grade, écrivez contre lui ; il vous répon» dra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs. Par saint Jacques et par saint Denis 1 interrompit-il à son tour avec emportement, vous ne connoissez guère le docteur Cuchillo. Sachez que j'ai bec et ongles, et que je ne crains nullement Sangrado^ qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original. La figure du petit médecin me mît en colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourmades. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing, et de nous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveux, avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout, ils me payèrent ma visite, et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.

Après cette aventure, peu s'en fallut qu'il ne m'en arrivât une autre. J'allai voir un gros chantre qui avoit la fièvre. Sitôt qu'il m'entendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant contre ce spécifique, qu'il se mit à jurer. Il me dit un million d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres, si je ne me hâtois de sortir de chez lui. Je ne me le fis pas dire deux fois; je me retirai promptement, et, ne voulant plus voir de malades ce jour-là, je gagnai l'hôtellerie où j'avois donné rendezvous à Fabrice. Il y étoit déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes la débauche, et nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état, c'est-à-dire entre deux vins. Le seigneur Sangrado ne s'aperçut point de mon ivresse, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé que j'avois eu avec le petit docteur, qu'il prit ma vivacité pour un effet de rémotion qui me restoit encore de mon combat. D'ailleurs, il eni troit pour son compte dans le rapport que je lui faisois; et,'Se sentant piqué contre Cuchillo : Tu as bien fait, Gil Bias, me dit^il, de défendre l'honneur de nos remèdes contre ce petit avorton de la faculté. Il prétend donc qu'on ne doit cas ^^t-

mettre les boiasons aqueuses aux hydrofrfqiieBÎ rigiiorantl le soutiens, moi, quil faut leur en accorder l'usage. Qui, rean, pour8uivit41;peut guérir toutes sortes d'hydrofHsIes, oomnia elle est bonne pour les rhumatismes et pour les p4lea cooleim; elle est encore excellente dans ces Bèvres où Ton brûle el glaoe tout à la fois, et merveilleuse môme dans ces maladies qu'on impate à des humeurs froides, séreuses, fl^;matiques et pitoiteosea. Cette opinion parolt étrange aux jeunes médecins t^s queCuchilk); mais elle est très-soutenable en bcine médedne; et, ai ces gens-là étoient capables de raisonner en logiciens, an lieu de me décrier comme ils font, ils admireroient ma méthode, el deviendroient mes plus zélés partisans.

Il ne* me soupçonna donc point d'avoir bu, tant il étoit en colère; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avois mis dans mon rapport quelques circonstances de mon cru.- Cependant, tout occupé qu'il étoit de ce que je venois de loi dire, il ne laissa pas de s'apercevoir que jebuvois ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire.

Eiïectivement le vin m'avoit fort altéré. Tout autre que Sangrado se seroit déQé de la soif qui me pressoit, et des grands coups d'eau que j'avalois : mais lui, s'imaginent de bonne foi que je commençois à prendre goût aux boissons aqueuses : A ce que je vois, Gil Bias, me dit-il en souriant, tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vive Dieu 1 tu la bois comme du nectar. Cela ne m'ëlonne point, mon ami ; je savois bien que tu t'accoutumerois à cette liqueur. Monsieur, lui répondis-je, chaque chose a son temps : je donnerois à l'heure qu'il est un muid devin pour une pinte d'eau. Celte réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever l'excellence de l'eau. Il entreprit d'en faire un nouvel éloge, non en orateur froid, mais en enthousiaste. Mille fois, s'écria-t-il, mille et mille fois plus estimables et plus innocents que les cabarets de nos jours, ces thermopoles des siècles passés, où l'on n'alloit pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeantde vin, mais où Ton s'assembloit pour s'amuser, honnêtement et sans risque, à boiie de Teau chaude I On ne peut trop admirer la sage pnlvoyance de ces anciens maîtres de la vie civile, qui avoient établi des lieux publics où l'on donnoitde l'eau à boire à tout venant, et qui renfermoient le vin dans les boutiques des apothicaires, ^ur n'en permettre l'usage que par ordonnance des médecins. Q)uel trait

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