LIVRE II, CHAPITRE lY
de sagesse I C'est sans doute ajouta-t-il, par un heureux reste de cette ancienne frugalité digne du siècle d'or^ qu'il se trouve micore aujourd'hui des personnes qui, comme toi et moi, ne boivent que de l'eau, et qui croient se préserver ou se guérir de tous maux, en buvant de l'eau chaude qui n'a pas bouilli; car j'ai observé que l'eau, quand elle a bouilli, est plus pesante et moins commode à l'estomac.
Tandis qu'il tenoit ce discours éloquent, je pensai plus d'une fois éclater de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je 6s plus; j'entrai dans les sentiments du docteur. Je blâmai Fusage du vin, et plaignis les hommes d'avoir malheureusement pris goût à une boisson si pernicieuse. Ensuite, comme je ne me sentois pas encore bien désaltéré, je remplis d'eau un grand gobelet; et après avoir bu à longs traits : Allons, monsieur, dis-je à mon maître, abreuvons-nous de cette liqueur bienfaisante ! Faisons revivre dans votre maison ces anciens tbermopoles que vous regrettez si fort ! Il applaudit à ces paroles, et m'exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais que de l'eau. Pour m'accoutumer à cette boisson, je lui promis'd'en boire une grande quantité tous les soirs; et, pour tenir plus facilement ma promesse, je me couchai dans la résolution d'aller tous les jours au cabaret. Le désagrément que j'avois eu chez l'épicier ne m'empêcha pas de continuer d'exercer ma profession, et d'ordonner, dès le lendemain, des saignées et de l'eau chaude. Au sortir d'une maison où je venois de voir un poëte qui avoit la frénésie, je rencontrai dans la rue une vieille femme qui m'aborda pour me demander si j'étois médecin. Je lui répondis qu'oui. Cela étant, reprit-elle, seigneur docteur, je vous supplie très-humblement de venir avec moi : ma nièce est malade depuis hier, et j'ignore quelle est sa maladie. Je suivis la vieille, qui me conduisit à sa maison, et me fit entrer dans une chambre assez propï'e, où je vis une personne alitée. Je m'approchai d'elle pour l'observer. D'abord ses traits me frappèrent; et, après l'avoir envisagée quelques moments, je reconnus, à n'en pouvoir douter, que c'éloit l'aventurière qui avoit si bien fait le rôle de Camille. Pour elle, il ne me parut point qu'elle me remit, ss^it qu'elle fût accablée de son mal, soit que mon habit de médecin me rendît méconnoissable à ses yeux. Je lui pris le bras pour lui tâter le pouls ; et j'aperçus ma bague à son doigt. Je fus terriblement ému à la vue d'un bien dont j'étois en droit de me saisir, et j'eus grande
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envie de faire un effort pour le reprendre ; mais considérant que ces femmes se mettroient à crier, et que don Raphael ou quelque autre défenseur du beau sexe pourroit accourir à leurs cris, je me gardai bien de cëder à la tentation. Je fis réflexion qu*il yir loit mieux dissimuler, et consulter là-dessus Fabrice. Je m'arrôlai à ce dernier parti. Cependant la vieille me pressoit dé lui apprendre de quel mal sa nièce étoit atteinte. Je ne fus pas assez sot pour avouer que je n*en savois rien ; au contraire, je fis le capable, et, copiant mon maître, je dis gravement que le mal provenoit de ce que la malade ne transpiroit point ; qu'il fall oit par conséquent se hâter de la saigner, parce que la saignée étoit le substitut naturel de la transpiration; et j'ordonnai aussi de l'eau chaude, pour faire les choses suivant nos règles.
J'abrégeai ma visite le plus qu'il me fut possible, et je courus chez le fils de Nunez, que JQ^ rencontrai comme il sortoit pour aller faire une commission dont son maître venoit de le charger. Je lui contai ma nouvelle aventure, et lui demandai s'il jugeoit à propos que je fisse arrêter Camille par des gens de justice. Eh ! non, me répondit-il ; vive Dieu! il faut bien t'en donner de garde; ce ne seroit pas le moyen de ravoir ta bague. Ces gens-là n'aiment point à faire des restitutions. Souviens-toi de ta prison d'Astorga; ton cheval, ton argent, jusqu'à ton habit, tout n'est-il pas demeuré entre leurs mains? Il faut plutôt nous servir de notre industrie pour rattraper ton diamant. Je me charge du soin de trouver quelque ruse pour cet effet. Je vais y rêver en allant à l'hôpital, où j'ai deux mots à dire au pourvoyeur de la part de mon maître. Toi, va m'attendre à notre cabaret, et ne t'impatiente point; je t'y joindrai dans peu de temps.
Il y avoit pourtant déjà plus de trois heures que j'étois au rendez-vous quand il y arriva. Je ne le reconnus pas d'abord. Outre qu'il avoit changé d'habit et natté ses cheveux, une moustache postiche lui couvroit la moitié du visage. Il portoit une grande épée dont la garde avoit pour le moins trois pieds de circonférence, et il marchoit à la tête de cinq hommes qui avoient, comme lui, l'air déterminé, des moustaches épaisses, avec do longues rapières. Serviteur au seigneur Gil Bias, dit-il en m*abordant: il voit en moi un alguazil de nouvelle fabrique, et, dans ces braves gens qui m'accompagnent, des archers de la môiçe trempe. Il n'a qu'à nous mener chez la femme qui lui a volé un diamant, et nous le lui ferons rendre, sur ma parole. J'embruésai