‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 56 sur 429 · LIVRE II, CHAPITRE IV. 9if · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV. 9if

Fabrice à ce discours, qui me faisoit connoitre le stratagème qu'il prétendoit employer pour moi, et je lui témoignai que j'approuvois fort Texpédient qu'il avoit imaginé. Je saluai aussi les faux archers. G*étoient trois domestiques et deux garçons barbiers de ses amis, qu'il avoit engagés à faire ce personnage. J'ordonnai qu'on apportât du vin pour abreuver l'escouade, et nous allâmes tous ensemble chez Camille à l'entrée de la nuit. Nous frappâmes à la porte que nous trouvâmes fermée. La vieille vint ouvrir, et, prenant les personnes qui étoient avec moi pour des lévriers de justice qui n'entroient pas dans cette maison sans sujet, elle deflueura fort effrayée. Rassurez-vous, ma bonne mère, lui dit Fabrice, nous ne venons ici que pour une petite affaire qui sera bifiQtôt terminée; car nous sommes des gens expéditifs. A ces mots nous nous avançâmes et gagnâmes la chambre de la malade, conduits par la vieille, qui marchoit devant nous, à la faveur d'une bougie qu'elle tenoit dans un flambeau d'argent. Je pris ce flambeau, je m'approchai du lit ; et, faisant remarquer mes traits à Camille : Perfide, lui dis-je, reconnaissez ce trop crédule Gil Bias que vous avez trompé! Ah ! scélérate, je vous rencontre enfin, après vous avoir longtemps cherchée I Le corrégidor a reçu ma plainte, et il a chargé cet alguazil de vous arrêter. Allons, monsieur l'officier, dis-je à Fabrice, faites votre charge. Il n'est pas besoin, dit-il en grossissant sa voix, de m'exhorter à remplir mon devoir. Je me remets cette bonne vivante-là ; il y a dix ans qu'elle est marquée en lettres rouges sur mes tablettes. Levez-vous, ma princesse, ajouta-t-il; habillezvous promptement ; je vais vous servir d'écuyer, et vous conduire aux prisons de cette ville, si vous l'avez pour agréable.

A ces paroles, Camille, toute malade qu'elle- étoit, s'apercevant que deux archers à grandes moustaches se préparoient à la tirer de son lit par force, se mit d'elle-même sur son séant, joignit les mains d'une manière suppliante, et me regardant avec des yeux où la frayeur étoit peinte : Seigneur Gil Bias, me ditelle, ayez pitié de moi ; je vous en conjure par la chaste mèro à qui vous devez le jour; je suis plus malheureuse que coupable; vous en serez convaincu si vous voulez entendre mon histoiro. Non, mademoiselle Camille, m'écriai-je, non, je ne veux pas vous écouter. Je ne sais que trop bien que vous excellez à faire des romans. Eh bien ! reprit-elle, puisque vous ne me permettez pas de me justifier, je vais vous rendre votre diamant, et ne me

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perdez point. En parlant de cette sorte, elle tira de son doigt ma bague, et me la donna. Mais je lui répondis que mon diamant ne suffisoit point, et que je voulois qu*on me restituât encore les mille ducats qui m'avoient été voles dans Thôtel garni. Oh ! pour vos ducats, seigneur, répliqua-t-elle, ne me les demandez point. Le traître don Raphaël, que je n'ai pas vu depuis ce temps-là, les emporta dès la nuit môme. Eh ! petite mignonne^ dit alors Fabrice, n*y a-Hl qu'à dire, pour vous tirer d'intrigue, que vous n'avez pas eu de part au gâteau ? Vous n'en serez pas quitte à si bon marché. C'est assez que vous soyez des complices de don Raphaël, pour mériter qu'on vous demande compte de votre vie passée. Vous devez bien avoir des choses sur la conscience. Vous viendrez, s'il vous plaît, en prison, faire une confession générale. J'y veux mener aussi, continua-t-il, cette bonne vieille ; je juge qu'elle sait une infinité d'histoires curieuses que monsieur le co^ régidor ne sera pas fâché d'entendre.

Les deux femmes, à ces mots, mirent tout en usage pour nous attendrir. Elles remplirent la chambre de cris, de plaintes et de lamentations. Tandis que la vieille, à genoux, tantôt devant l'ai-* guazil, et tantôt devant les archers, tâchoit d'eicciter leur compassion, Camille me prioit, de la manière du monde la plus touchante, de la sauver des mains de la justice. C'étoit une chose à voir que ce spectacle. Je feignis de me laisser fléchir. Monsieur l'officier, dis-je au fils de Nunez, puisque j'ai mon diamant, je me console du reste. Je ne souhaite pas qu'on fasse de la peine à cetle pauvre femme ; je ne veux point la mort du pécheur. Pi donc! répondit-il, vous avez de l'humanité I vous ne seriez pas bon à être exempt. Il faut, poursuivit-il, que je m'acquitte de ma commission. Il m'est expressément ordonné d'arrêter ces infantes ; monsieur le corrégidor en veut faire un exemple. Eh 1 de grâce, repris-je, ayez quelque égard à ma prière,' et relâchezvous un peu de votre devoir en faveur du présent que ces dames vont vous offrir. Oh ! c'est une autre affaire, repartit-il ; voilà ce qui s'appelle une figure de rhétorique bien placée. Çà, voyons, qu'ont-elles à me donner? J'ai un collier de perles, lui dit Camille, et des pendants d'oreilles d'un prix considérable. Oui; mais, interrompit-il brusquement, si cela vient des îles Philippines, je n'en veux point. Vous pouvez les prendre en assurance, reprit-elle; je vous les garantis fins. En môme temps elle se fit apporter par la vieille une petite boite» d'où elle tira le collier et

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les pendants^ qu'elle mit entre leâ mains de monsieur l'alguazil. Bien qu'il ne se connût guère mieux que moi en pierreries, il ne douta pas que celles qui composoient les pendants ne fussent fines, aussi bien que les perles. Ces bijoux, dit-il, après les avoir considérés attentivement, me paroissent de bon aloi; et si l'on ajoute à cela le flambeau d'argent que tient le seigneur Gil Bias, je ne réponds plus de ma fidélité. Je ne crois pas, dis-je à Ga* mille, que vous vouliez, pour une bagatelle, rompre un accom* modement si avantageux pour vous. En prononçant ces dernières paroles, j'ôtai la bougie que je remisa la vieille, et livrai le Qambeau à Fabrice, qui, s'en tenant là, peut-être parce qu'il n'apercevoit plus rien dans la chambre qui se pût aisément emporter, dit aux deux femmes : Adieu, mesdames, demeurez tranquilles. Je vais parler à monsieur le corrégidor, et vous rendre plus blanches que neige. Nous savons lui tourner les choses comme il nou» plait, et nous ne lui faisons des rapports fidèles que quand rien ne nous oblige à lui en faire de faux.

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