LIVRE II, CHAPITRB YII. Ill
Toe, et qti'n ne possède peut-être pas. Yons avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paroît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche ; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez- vous à ce qu*est Diego? La bassesse de sa condition... Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serois une femme de qualité, je ne prendrois pas garde à cela.
Le résultat «de cet entretien fut que Técuyer, jugeant qu'il ne gagneroit rien alors sur Tesprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui récarte du port où il s*est proposé d'aller. Il fit plus : pour satisfaire la patronne, il vint me chercher, me prit à part, et après m'a voir conté ce qui s'étoit passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. H faut absolument^ mon ami, que cette dame vous revoie; autrement elle pourroit faire quelque folie qui nuiroit plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point le cruel : je répondis à Marcos que je me rendrois chez lui sur la fin du jour avec ma guitare; qu'il pouvoit aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse, n n'y manqua pas et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d'apprendre qu'elle auroit ce soir-là le plaisir de me voir et de m'entendre.
Peu s'en fallut pourtant qu'un incident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon maître avant la nuit, qui, pour mes péchés, se trouva très-obscure. Je marchois à tâtons dans la rue ; et j'avois fait peut-être la moitié de mon chemin, lorsque d'une fenêtre on me coiffa d'une cassolette qui ne chatouilloit point l'odorat. Je puis dire même que je n'en perdis rien, tant je fus bien ajusté I Dans cette situation, je ne sa vois à quoi me résoudre : de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades I c'étoit me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde ; d'aller aussi chez Mergelina dans le bel état où j'étois, cela me faisoit de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer qui m'attendoit. 11 me dit que le docteur Oloroso venoit de se coucher, et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu'il falloit aupaTaL^i^\.\!k!^X-
toyer mes habits; en même temps je lui contai ma disgrâce. H y parut sensible, et me fit entrer dans une salle où étoit sa mai* tresse. D'abord que cette dame sut mon aventure, et me vit tel. que j'ëtois, elle me plaignit autant que si les plus grands maU heurs me fussent arrivés ; puis, apostrophant la personne qui m'avoit accommodé de cette manière, elle lui donna mille maledictions. Ehl madame, lui dit Marcos, modérez vos transports; considérez que cet événement est un pur effet du hasard ; il n'en faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi, s'écria-t-^lle avec emportement, pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement Toffense qu'on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint seulement pas de Toutrage qu'il a reçu? Ahl que ne suis-je homme en ce moment pour le venger !
Elle dit une infinité d'autres choses encore qui marquoient bien l'excès de son amour, qu'elle ne fit pas moins éclater par ses actions ; car, tandis que Marcos s'occupoit à m'essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boite remplie de toutes sortes de parfums. Elle brûla des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits ; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l'aspersion finies, cette charitable femme alla chercher ellemême, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu'elle avoit mis à part pour moi. Elle m'obligea de manger; et, prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupoit ma viande, et tantôt elle me versoit à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l'en empocher. Quand j'eus soupe, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leurs guitares. Nous fîmes un concert qui charma Mergelina. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattoient son amour; et il faut remarquer qu'en chantant je la regardois quelquefois du coin de l'œil, d'une manière qui mettoit le feu aux étoupes; car le jeu commençoit à me plaire. Le concert, quoiqu'il durât depuis longtemps, ne m'ennuyoit point. Pour la dame, à qui les heures paroissoient des moments, elle auroit volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paroissoient des heures, ne reût fait souvenir qu'il étoit déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avoit affaire à un homme infatigable là-dessus ; il ne la laissa point en repos
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qne je ne fasse sorti. Gomme il ëtoit sage et prudent, et qull Toyoii sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu'il ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu'il se doutât de quelque intrigue secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l'avoit respecté jusqu'alors, voulût Tagiter, s'avisa de blâmer nos concerts. Il fit plus : il les défendit en maître ; et, sans dire les raisons qu'il avoit d'en user de cette sorte, il déclara qu'il ne souffriroit pas davantage qu'on reçût chez lui des étrangers.
Marcos me signifia cette déclaration, qui me regardoit particulièrement, et dont je fus très-mortifié. J'avois conçu des espérances que j'étois fâché de perdre. Néanmoins, pour rapporter les choses en fidèle historien, je vous avouerai que je pris mon mal en patience. Il n'en fut pas de môme de Mergelina: ses sentiments en devinrent plus vifs. Mon cher Marcos, dit-elle à son écuyer, c'est de vous seul que j'attends du secours. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse voir secrètement Diego. Que me demandez-vous? répondit le vieillard avec colère. Je n'ai eu que trop de complaisance pour vous. Je ne prétends point, pour satisfaire votre ardeur insensée, contribuer à déshonorer mon maître, à vous perdre de réputation et à me couvrir d'infamie, moi qui ai toujours passé pour un domestiqua d'une conduite irréprochable. J'aime mieux sortir de votre maison que d'y servir d'une manière si honteuse. Ahl Marcos, interrompit la dame tout effrayée de ces dernières paroles, vous me percez le cœur quand vous me parlez de vous retirer. Cruel, vous songez à m'abandonner après m'avoir réduite dans l'état où je suis ? Rendez-moi donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage que vous m'avez ôté. Que n'ai-je encore ces heureux défauts ! je serois aujourd'hui tranquille ; au lieu que vos remontrances indiscrètes m'ont ravi le repos dont je jouissois. Vous avez corrompu mes mœurs en voulant les corriger... Mais, poursuivit-elle en pleurant, que dis-je, malheureuse? pourquoi vous faire d'injustes reproches ? Non, mon père, vous n'êtes point l'auteur de mon infortune ; c'est mon mauvais sort qui me préparoit tant d'ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure, aux discours extravagants qui m'échappent. Hélas ! ma passion me trouble l'esprit : ayez pitié de ma foiblesse; vous ôtes toute ma consolation ; et si ma vie vous est chère, ne me refusez point votre assistance.
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A ces mots ses pleurs redoublèreot, de sorte qu'elle ne pul continuer. Elle tira son mouchoir; et, s*en couvrant le visage, elle se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le \ieux Marcos, qui ëtoit peut-être la meilleure pâte d'écuyer qu'on vit jamais, ne résista point à un spectacle si touchant ; il en fut vivement pénétré ; il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse, et lui dit d*un air attendri : Ah ! madame, que vous êtes séduisante l Je ne puis tenir contre votre douleur ; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m'étonne plus si Tamour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m'écarter du mien. Ainsi donc Tecuyer» malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergelina. Il vint un matin m'instruire de tout cela ; et il me dit, en me quittant, qu'il concertoit déjà dans son esprit ce qu'il avoit à faire pour me procurer une secrète entre* vue avec la dame. Il ranima par là mon espérance; mais j'appris, deux heures après, une très-mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour sa faire faire la barbe. Tandis que je me disposois à le raser, il me dit : Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer IHarcos de Obregon,^ votre anii ? Savez-vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso ? Je répondis que non. C'est une chose certaine, reprit-il; on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur eonversation. Seigneur Apuntador i, a dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrois bien mettre ma femme sous la conduite d'une duègue fidèle, sévère et vigilante. Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Qumqu'elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègues, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières