LIVRE II, CHAPITnE \1U
qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avoU de la jeunesse et de la beauté, je n'ai pas vu Tombre d'un galant dans ma maison. Ohl vive Dieul il ne falloit pas s'y jouer. Je vous dirai même que la défunte, dans les commence* mentSt avoit une grande propension à la coquetterie; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin, c'est un trésor que cette gouvernante, et vous me reaiercierez plus d'une fois Vie vous avoir fait ce présent. Là-deBSus le docteur a témoigné que ce discours lui donnoit bien de la joie ; et ils sont convenus, le seigneur Apuntador et lui, que la duègue iroit, dès ce jour, remplir la place du vieil écuyer.
Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui l'étoit en effet, troubla les idées de plaisir dont je recommençois à me repat« tare; et Marcos, l'après-dlnée, acheva de les confondre, en me cooifirmant le rapport du gargon apothicaire. Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m'ait chassé de sa maison; il m'épargne par là bien des peines. Ou* tre que je me voyois à regret chaîné d'un vilain emploi, il m'au"* mit £alla imaginer des ruses et des détours pour vous faire parler en secret à Mergelina. Quel embarras! Grâce au ciel, je suis délivré de ces soins fâcheux, et du danger qui les accompagnoit. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments , qui auroient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai la morale de Marcos» parce que je n'espérois plus rien, et je quittai la partie. Je n'étois pas, je l'avoue, de ces amants opiniâtres qui se roidissent contre les (Stades : mais quand je l'aurois été, la dame Melancia m'eût fait lâcher prise. Le caractère qu'on donnoit à cette duègne me paroissoit capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme du méde* cm avoit endormi cet argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je Bortois pour aller raser un de nos voisins, une bonne vieille m'ar* rèta dans la rue, et me demanda si je m'appelois Diego de la Fuente. Je répondis qu'oui. Cela étant, reprit -elle, c'est à vous que j'ai affaire. Trouvez -vous cette nuit à la porte de dona Mergelina, et quand vous y serez, faites -le connoîtra par quelque signal, et l'on vous introduira dans la maison. Eh bien 1 lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai, ie
sais contrefaire le chat à ravir ; je miaulerai à diverses reprises. C'est assez, répliqua la messagère de galanterie ; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego; que le ciel vous conserve i Ah ! que vous êtes gentil I Par sainte Agnès I je voudrois n'avoir que quinze ans, je ne vous chercherois pas pour les autres. A ces paroles, l'officieuse vieille s'éloigna de moi.
Vous vous imaginez bien que ce message m'agita furieuse* ment : adieu la morale de Marcoâ. J'attendis la nuit avec impatience ; et, quand je jugeai que le docteur Oloroso reposoit, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu'on devoit entendre de loin, et qui sans doute faisoient honneur au maître qui m'avoit enseigné un si bel art. Un moment après Mergelina vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avoit été fait, et qu'une petite lampe, qui brûloit dans la cheminée, éclairoit faiblement. Nous nous assîmes à côté l'un de l'autre pour nous entretenir, tous deux fort émus , avec cette différence que le plaisir seul causoit toute son émotion» et qu'il entroit un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m'assuroit vainement que nous n'avions rien à craindre de la part de son mari ; je sentois un frisson qui troubloit ma joie. Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante? Après ce que j'ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyois pas qu'il vous fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. Dona Mergelina sourit à ce discours, et me répondit : Vous cesserez d'être surpris de la secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s'est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu'elle entra dans cette maison, mon mari lui fit mille caresses, et me dit : Mergelina, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes les vertus; c'est un miroir que vous aurez incessamment devant les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d'un apothicaire de mes amis; mais gouverné... comme on ne gouverne point; elle en a fait une espèce de sainte.
Cet éloge , que la mine sévère de la dame Melancia ne démentoit point , me coûta bien des pleurs et me mit au déses-