LIVRE II, CHAPITRE VII
poir. Je me représentai les leçons qu'il me faudroit écouter depuis le matin jusqu'au soir, et les réprimandes que j'aurois à essuyer tous les jours. £nôn, je m'attendois à devenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageant rien dans une si cruelle attente, je dis d'un air brusque à la duègne, d'abord que je me vis seule avec elle : Vous vous préparez sans doute à me faire bien souffrir, mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déclare que j'ai dans le cœur ui^e passion que vos remontrances n'en arracheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là -dessus. Redoublez vos soins vigilants , je vous avoue que je n'épargnerai rien pour les tromper. A ces nçiots la duègne renfrognée (je crus qu'elle m'alloit bien haranguer pour son coup d'essai) se dérida le front, et me di( d'un air riant : Vous êtes d'une humeur qui me charme, et votre franchise excite la mienne. Je vois que nous sommes faites l'une pour l'autre. Ah I belle Mergelina, que vous me connoissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre époux vous en a dit, ou sur ma vue rébarbative! Je ne suis rien moins qu'une ennemie des plaisirs, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris que pour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possède le grand art de me masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n'est guère vertueux que de cette façon. 11 en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd'hui d'en avoir les apparences.
Laissez-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante; nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le' même destin que le seigneur Apuntador. Le front d'un médecin ne me paraît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Le pauvre Apuntador! que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi! que cette dame étoit aimable 1 le bon petit naturel! le ciel lui fasse paix! Je vous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants que j'ai introduits dans sa maison , sans que son mari s'en soit jamais aperçu. Regardez-moi donc, madame, d'un œil plus favorable, et soyez persuadée, quelque talent qu'eût le vieil écuyer qui vous servoit, que vous WQ ^^t-
dez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui.
Je vous laisse à penser, Diego, continua MergeKna^ si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyois d'une vertu austère. Voilà comme on jug^ mal les femmes! Elle me gagna d'abord par ce caractère de sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d'avance que j'étois charmée de l'avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiihents, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de l'apothicaire. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajouta-t-elle en riant, c'est que Melancia, sur le rapport ^ue je lui ai fait de l'habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s'est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je alors à Mergelina; je n'applaudis point à l'invention. Votre mari peut fort bien se' réveiller, et s'apercevoir de la supercherie. Il ne s'en apercevra point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.
La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m'empôchoit pas de craindre, n'oublia rien de tout ce qu'elle crut capable de me rassurer; et elle s'y prit de tant de façons, qu'elle en vint à bout. Je ne pensois plus qu'à profiter de l'occasion; mais dans le temps que le dieu Gupidon, suivi des ris et des jeux, se disposoit à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de 1^ rue. Aussitôt l'amour et sa suite s'envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu'un grand bruit eflFarouche tout à coup. Mergelina me cacha promptement sous une table qui éloit dans la salle; elle souilla la lampe; et, comme elle en étoit convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposoit son mari. Cependant on continuoit de frapper à grands coups redoublés, qui faîsoient retentir toute la maison. Le médecin s'éveille en sursaut et appelle Melancia. La duègue s'élance hors du lit, bien
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qae to docteur, qui la prenoit pour sa femme, lui criât de ne 8e point lever; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d'aller voir qui frappe à la porte. Madame, lui répond la gouvernante, me Yoici ; recouchez-vous, s'il vous plaît ; je vais savoir ce que c'est. Pendant ce temps -là, Mergelina, s'ëtant déshabillée, sa mit au lit auprès du docteur, qui n'eut pas le moindre soupçon qu'on le trompât. Il est vrai que cette scène venoit d'être jouée dans Tobscurilë par deux actrices, dont l'une étoit incomparable, et l'autre avoit beaucoup de disposition à le devenir.
La duègne, couverte d'une robe de chambre , parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin , est tombé en apoplexie : OD vous demande de sa part ; courez à son secours. Le médecin s*habilla le plus tôt qu'il lui fût possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j'étois. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que ?if. Vous n'avez rien à craindre, Diego, me dit Mergelina; remettez-vous. En même temps elle m'apprit en deux mots comment les choses s'étoient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avoit été interrompu ; mais la gouvernante s'y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D'ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriezvous de ce pauvre garçon-là ? Il n'est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Dona Mergelina n'y consentit qu'à regret, tant elle aimoit le présent; et Je crois qu'elle fut bien mortiûée de n'avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu'elle lui destinoit.
Pour moi, moins affligé d'avoir manqué les plus précieuses faveurs de l'amour, que bien aise d'être hors de péril, je retournai chez mon maître, où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps àj'irois au rendez-vous la nuit suivante. Je n'a vois pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l'autre; mais le diable, qui nous obsède toujours, ou plutôt nous possède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serois m grand sot d'en demeurer en si beau chemin. U offrit même
à mon esprit Mergeiina avec de nouveaux {Cannes, et releva le prix des plaisirs quim'attendoienl. Je résolus de poursuivre ma pointe; et, me promettant bien d'avoir plus de fermeté, je me rendis le lendemain, dans cette belle disposition» à la porte du docteur , entre onze heures et minuit. Le ciel ëtoU très-obscur ; je n'y voyois pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j'étois dans la rue; et, comme personne ne venoit ouvrir, je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les différents cris de chat qu'un berger d'Oimedo m'avoit appris; et je m'en acquittai si bien, qu'un voisin qui rentroit chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j'imitois les miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous ses pieds, et me le jeta de toute sa force, en disant : Maudit soit le matou ! Je reçus le coup à la tète, et j'en fus si étourdi dans le moment, que je pensai tomber à la renverse. Je sentis que j'étois bien blessé. Il ne m'en fallut pas davantage pour me dégoûter de la galanterie ; et, perdant mon amour avec mon sang, je regagnai notre maison, où je réveillai et fis lever tout le monde. Mon maître visita et pansa ma blessure, qu'il jugea dangereuse. Elle n'eut pas pourtant de mauvaises suites, et il n'y paroissoit plus trois semaines après. Pendant tout ce temps-là, je n'entendis point parler de Mergelina. Il est à croire que la dame Melancia, pour la détacher de moi, lui fit faire quelque bonne connoissance. Mais ce de quoi je ne m'embarrassois guère, puisque je sortis de Madrid pour continuer mon tour d'Espagne, d'abord que je me vis parfaitement guéri,