‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 67 sur 429 · LIVRE II, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IX

c'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela, continua-t-iU mon oncle a traduit des poêles latins et des auteurs grecs. Il possède l'antiquité , comme on peut le voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans lui nous ne saurions pas que« dans la ville • d'Athènes, les enfants pleuroient quand on leur donnoit le fouet : nous devons cette découverte à sa profonde érudition.

Après que, mon caiiiarade et moi, nous eûmes regardé toutes les choses dont je viens de parler, il nous prit envie d'apprendre pourquoi Ton faisoit de pareils préparatifs. Nous allions nous en informer, lorsque, dans un homme qui avoit l'air de l'ordonnateur de la fôte, Diego reconnut le seigneur Thomas de la Fuente^ que nous joignîmes avec empressement. Le maître d'école ne remit pas d'abord le jeune barbier, tant il le trouva changé depuis dix années. Ne pouvant toutefois le méconnoître, il l'embrassa cordialement, et lui dit d'un air affectueux : £hl te voilà, Diego, mon cher neveu, te voilà donc de retour dans la ville qui t'a vu naître? Tu viens revoir tes dieux Pénales^ et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. 0 jour trois et quatre fois heureux 1 albo dies noianda lapillo^! Il y a bien des nouvelles, mon ami, poursuivit-il : ton oncle Pedro le bel esprit est devenu la victime de Pluton; il ya trois mois qu'il est mort» Cet avare, pendant sa vie, craignoit de manquer des choses les plus nécessaires : Argenti pcUlebat amore. Outre les grosses pensions que quelques grands lui faisoient, il ne dépensoit pas dix pistoles chaque an* née pour son entretien ; il étoit même servi par un valet qu'il ne Qourrissoit point. Ce fou, plus insensé que le Grec Arisiippe,qui fit jeter au milieu de la Libye toutes les richesses que portoient ses esclaves, comme un fardeau qui les incommodoit dans leur marche, entassoit tout l'or et l'argent qu'il pouvoit amasser. Et pour qui? Pour des héritiers qu'il ne vouloit pas voir. Il étoit riche de trente mille ducats, que ton père, ton oncle Bertrand et moi, nous avons partagés. Nous sommes en état de bien établir nos enfants. Mon frère Nicolas a déjà disposé de ta sœur Thérèse ; il vient de la marier au Qls d'un de nos alcades : Connubio junxit stabili propriamque dicavit. C'est cet hymen, formé sous les plus heureux auspices, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d'appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine ces

i. Jour digne d'être marqué d'une pierre blanche l

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pavilions. Led trois héritiers de Pedro ont chacun le sien, et font tour à tour la dépense d'une journée. Je voudrois que tu fusees arrivé plus tôt, tu aurois vu le commencement de nos réjouis* sances. Avant-hier, jour du mariage, ton père faisoit les frais. Il donna un feslin superbe qui fut suivi d'une course de bague. Ton oncle le mercier mit hier la nappe, et nous régala d'une fôte pasto* raie. Il habilla en bergers dix garçons des mieux faits, et dix jeunes ûUes ; il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses, et chanta mille chansonnettes tendres et légères. Néanmoins, quoique rien n'ait jamais été plus galant, cela ne fit pas un grand effet : il faut qu'on n'aime plus comme autrefois la pastorale.

Pour aujourd'hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, et je dois fournir aux bourgeois d'Olmedo un spectacle de mon invention : Finis coronabit opus. J'ai fait élever un théâtre, sur lequel. Dieu aidant, je ferai représenter par mes disciples une pièce que j'ai composée; elle a pour titre: Les Amusements de Midey Bugentuf, roi de Maroc, Elle sera parfaitement bien jouée, parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfants de famille de Pegnafiel et de Ségovie, que j'ai en pension chez moi. Les excellents acteurs 1 II est vrai que je les ai exercés : leur déclamation paroîtra frappée au coin du maître, ut ita dicam, A l'égard de la pièce, je ne t'en parlerai point; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous les spectateurs. C'est un de ceâ sujets tragiques qui remuent l'âme par les images de mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis du sentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ali ! si je m'étois attaché au théâtre, je n'aurois jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins; je me serois baigné dans le sang. On auroit toujours vu périr dans mes tragédies non-seulement les principaux personnages, mais les gardes mômes : j'aurois égorgé jusqu'au souffleur : enfin, je n'aime que l'effroyable; c'est mon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude, entretiennent le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.

Dans le temps qu'il achevoit ces paroles, nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. C'étoient les deux époux, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d'instruments, qui, jouant tous ensemble, formoient un

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