LIVRE Hi, CHAPITRE V
opinion dhine femme qui, sans vous connoitre, vous fait signe d'entrer chez elle; mais vous jugerez peut-ôtre plus favorablement de moi, quand tous saurez que je n'en use pas de cette sorte avec tout le monde. Vous me paroissez un seigneur de la cour. Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche ; je suis, sans vanité, d'une des plus grandes maisons d'Espagne. Tous en avez bien la mine, reprit-elle, et je vous avouerai que j*aime à faire plaisir aux personnes de qualité : c'est mon foible. Je vous ai observé par ma fenêtre. Vous avez regardé très- attentivement, ce me semble, une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriez-vous du goût pour elle? dites-le-moi confidemment. Foi d'homme de cour ! lui répondis-je, elle m'a frappé : je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là. Faufilez-nous ensemble, ma bonne, et comptez sur ma reconnoissance. Il fait bon rendre ces sortes de services à nous autres grands seigneurs: ce ne sont pas ceux que nous payons le plus mal.
Je TOUS l'ai déjà dit, répliqua la vieille, je suis toute dévouée aux personnes de condition; je me plais à leur être utile. Je reçois ici, par exemple, certaines femmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galants chez elles. Je leur prête ma maison, pour concilier leur tempérament avec la bienséance. Fort bien, lui dis-je ; et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dont il s'agit? Non, répondit-elle, c'est une jeune veuve de qualité qui cherche un amant ; mais elle est si difficile là-dessus, que je ne sais si vous lui conviendrez, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjà présenté trois cavaliers bien bâtis, qu'elle a dédaignés. Oh! parbleu, ma chère, m'écriai-je d'un air de confiance, tu n'as qu'à me mettre à ses trousses; je t'en rendrai bon compte, sur ma parole. Je suis curieux d'avoir un tête-à-tête avec une beauté difficile : je n'en ai point encore rencontré de ce caractère-là. Eh bienl me dit la vieille, vous n'avez qu'à venir ici demain à la même heure, vous satisferez votre curiosité. Je n'y manquerai pas , lui repartis-je : nous verrons si un jeune seigneur tel que moi peut rater une conquête.
Je retournai chez le petit barbier, sans vouloir chercher d'autres aventures, et fort impatient de la suite de celle-là. Ainsi, le jour suivant, après m' être encore bien ajusté, je me rendis chez laiieiUeune beure plus tôt qu'il ne falloit. Seigneur, me dit-elle,
VOUS êtes ponctuel, et je vous en sais bon grë. Il est vrai que la chose en vaut bien" la peine. J*ai vu notre jeune veuve, et nous nous sommes fort entretenues de vous. On m'a défendu de parler; mais j'ai pris tant d'amitié pour vous, que je ne puis me taire. Vous avez plu, et vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nous, la dame est un morceau tout appétissant : son mari n'a pas vécu longtemps avec elle; il n'a fait que passer comme une ombre : elle a tout le mérite d'une fille. La bonne vieille, sans doute, vouloit dire d'une de ces filles d'esprit qui savent vivre sans ennui dans le célibat.
L'héroïne du rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage comme le jour précédent, et vêtue de superbes habits. D'abord qu'elle parut dans la salle, je débutai par cinq ou six rëvërence&^
de petit-maître, accompagnées de leurs plus gracieuses conter
sions. Après quoi je m'approchai d'elle d'un air très-familier, e }m dis : Ma princesse, vous voyez un seigneur qui en a dan l'aile. Votre image, depuis hier, s'offre incessamment à mon es
prit, et vous avez expulsé de mon cœur une duchesse qui commençoit à y prendre pied. Le triomphe est trop glorieux poui moi, répondit-elle en ôta'nt son voile; mais je n'en ressens pas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changement, et soi cœur est, dit-on, plus difficile à garder que la pistole volante. Eh! ma reine, repris-je, laissons là, s'il vous plaît, l'avenir; n( songeons qu'au présent. Vous êtes belle, je suis amoureux. S mon amour vous est agréable, engageons-nous sans rëQexion Embarquons-nous comme les matelots; n'envisageons point h périls de la navigation, n'en regardons que les plaisirs.
En achevant ces paroles, je me jetai avec transport aux genou:de ma nymphe ; et, pour mieux imiter les petits-maîtres, jo Ic:^^^ pressai d'une manière pétulante de faire mon bonheur. Elle me parut un peu émue de mes instances, mais elle ne crut pas devoii s'y rendre encore, et me repoussant : Arrêtez-vous, me ditrelle. vous êtes trop vif; vous avez l'air libertin. J'ai bien peur vous ne soyez un petit débauché. Fi donc 1 madame, m'écriai-je pouvez-vous haïr ce qu'aiment les femmes hors du commun 7 I n'y a plus que quelques bourgeoises qui se révoltent contre h débauche. C'en est trop, reprit-elle, je me rends à une raison forte. Je vois bien qu'avec vous autres seigneurs les sont inutiles : il faut qu'une femme fasse la moitié du chemin ^ Apprenez donc votre victoire, ajouta t-elle avec une apparenc^^